Le kendo — littéralement « la voie du sabre » — descend en droite ligne du kenjutsu, l’escrime au sabre pratiquée par les samouraïs sur les champs de bataille du Japon médiéval. Lorsque le pays entre dans la longue paix de l’ère Edo (1600–1868), le sabre perd sa fonction guerrière mais reste au cœur de la formation des bushi, la caste des guerriers. C’est au XVIIIe siècle qu’apparaissent le shinai (un sabre en lattes de bambou) et le bōgu (une armure de protection), deux innovations qui permettent pour la première fois de s’entraîner à pleine puissance sans risquer d’y laisser un bras. Le terme « kendo » lui-même n’est officialisé qu’en 1912. Interdit par l’occupant américain après 1945 — on lui reproche alors de véhiculer le nationalisme militariste —, il renaît en 1952 avec la fondation de la Fédération Japonaise de Kendo. Aujourd’hui, le kendo est une discipline obligatoire dans les collèges japonais.
Voici cinq mangas dans lesquels le kendo occupe une place tantôt centrale, tantôt périphérique. Bamboo Blade, comédie sportive de type seinen (manga pour jeunes adultes), est le seul titre de cette sélection à placer le kendo au premier plan : on y suit la constitution d’une équipe féminine de lycée, ses entraînements et ses compétitions. Le fil rouge et My Fair Honey Boy, deux shōjos (mangas sentimentaux pour adolescentes), utilisent un club de kendo comme décor de leurs romances lycéennes — le premier en y situant les chassés-croisés amoureux, le second en faisant de son héroïne la capitaine du club. Otomen, un autre shōjo, prend le kendo sous un angle différent : la discipline y est la vitrine publique d’un héros qui cache ses passions jugées féminines. Enfin, Kizuna, un yaoi (manga centré sur une relation amoureuse entre hommes) réservé à un public averti, fait du kendo le lien originel entre ses deux protagonistes.
1. Bamboo Blade (Masahiro Totsuka et Aguri Igarashi, 2004)

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Kojirō Ishida est professeur de kendo au lycée Muroe. Il est aussi fauché qu’un étudiant un 30 du mois — à ceci près qu’il est censé avoir un salaire. Quand un ancien camarade d’entraînement lui propose un pari — une année entière de sushis gratuits si l’équipe féminine de Kojirō bat la sienne —, la réponse est immédiate. Galvanisé par la perspective de manger à l’œil pendant douze mois, le professeur accepte sans hésiter. Petit problème : son club ne compte qu’une seule membre active, Kirino Chiba, capitaine autoproclamée qui déborde d’énergie à défaut d’avoir des troupes. Il lui faut recruter quatre combattantes de plus, et vite.
Sa trouvaille la plus précieuse s’appelle Tamaki Kawazoe, dite « Tama-chan ». Fille d’un maître de dojo, elle est d’une habileté redoutable au shinai, mais considère le kendo comme une corvée domestique plutôt que comme une passion — c’est l’activité de la maison, point final. Fan inconditionnelle de séries de super-héros (elle rêve d’être une « alliée de la justice »), Tamaki finit par rejoindre le club pour défendre une camarade victime d’une brute — et y reste une fois qu’elle a pris goût aux matchs. L’équipe se complète ensuite avec Miyako « Miya-Miya » Miyazaki, jeune fille adorable en surface qui découvre qu’elle prend un plaisir suspect à frapper les gens avec un shinai, ou encore Danjūrō, son petit ami placide, venu au kendo un peu par hasard parce que le club de ping-pong n’existait pas au lycée.
Bamboo Blade fonctionne parce qu’il prend le kendo au sérieux sans se prendre lui-même au sérieux. Les combats sont crédibles — positions, arbitrage, stratégie d’équipe par poste — et les personnages suffisamment excentriques pour maintenir le rythme sur 14 volumes. À noter : la plupart des prénoms sont empruntés à des champion·nes du tournoi national japonais de kendo. Prépublié dans le magazine seinen Young Gangan (Square Enix) et édité en France par Ki-oon en 14 volumes, le manga a aussi été adapté en anime (26 épisodes). La série n’est plus commercialisée par l’éditeur français, mais se déniche sans difficulté d’occasion.
Tranche d’âge conseillée : 14 ans et plus selon Manga-News et la plupart des libraires spécialisés, en cohérence avec son classement seinen (manga pour jeunes adultes). Le ton est léger et accessible.
2. Le fil rouge (Kaho Miyasaka, 2012)

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Chihiro Tachibana est manager du club de kendo de son lycée — autrement dit, elle gère la logistique et le soutien de l’équipe sans pratiquer elle-même. À première vue, elle a tout de la jeune fille intimidante : un regard qui glace les sangs et une voix dont le timbre fait fuir à peu près tout le monde. En réalité, Chihiro est attentionnée, dévouée à son club, et secrètement amoureuse de Nanjō, le capitaine de l’équipe, qui la considère comme une simple amie. Élève et sportif modèle, son frère Yūto nourrit quant à lui un amour non réciproque pour Rino, la meilleure amie de Chihiro — une fille adorable, bavarde et d’un appétit redoutable, qui ne semble s’intéresser à personne en particulier.
Tout ce petit monde est bousculé par l’arrivée de cinq membres du club de kendo d’un lycée rival. Parmi eux, Hinase : un garçon à la langue bien pendue qui prend un malin plaisir à provoquer Chihiro. Elle le déteste — ce qui, en langage shōjo (manga sentimental pour adolescentes), signifie en général tout le contraire. C’est entre ces deux fortes têtes que les étincelles fusent le plus fort, et pas uniquement sur le terrain de kendo.
Le titre original, Akai Ito (赤い糸), fait référence à la légende du fil rouge du destin, une croyance d’Asie orientale selon laquelle un fil invisible relie le petit doigt de deux personnes destinées à s’aimer. Déjà connue pour Kare First Love, Kaho Miyasaka livre un shōjo dont la trame amoureuse est classique mais bien menée : les deux romances parallèles (Chihiro/Hinase et Rino/Kiritani) avancent chacune à leur rythme sans se parasiter, et le kendo — stages d’été, matchs inter-lycées, tensions de vestiaire — fournit un arrière-plan concret et peu courant dans le genre. Publié en France par Panini Manga en 9 volumes (collection shōjo), le manga est terminé.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 12 ans selon l’éditeur Panini et les libraires. Le contenu reste dans les limites du shōjo sentimental, sans scène explicite.
3. My Fair Honey Boy (Junko Ike, 2014)

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Mei Sengoku est présidente du conseil des élèves et capitaine du club de kendo de son lycée. Rien ne semble l’atteindre : elle plaît autant aux garçons qu’aux filles, et certain·es la surnomment carrément « le samouraï ». Autant dire que lorsque Shirō Fuji, un garçon ouvertement efféminé que tout le monde croit gay, lui déclare sa flamme en plein couloir, Mei ne sait absolument pas comment réagir. Elle qui n’a jamais perdu un combat de kendo se retrouve soudain complètement désarmée — et pas par un shinai.
Shirō aime la couture, la cuisine, les activités réputées « féminines », et n’en éprouve aucune honte — même si les autres le cataloguent sans arrêt. Mei, de son côté, est une athlète accomplie qui n’a jamais eu le temps ni l’envie de s’intéresser aux affaires de cœur, et que la persistance inattendue de ce garçon déstabilise pour la première fois. Leur relation passe du conflit ouvert à une complicité qui étonne tout leur entourage — camarades de classe, membres du club de kendo, famille. Autour d’eux, des personnages secondaires enrichissent l’ensemble sans le surcharger : Nanao, un senpai (élève plus âgé) imprévisible et aîné d’une fratrie de huit enfants, ou des personnages féminins aux physiques et aux caractères très différents les uns des autres, loin du moule unique du shōjo conventionnel.
L’éditeur français Akata a intégré My Fair Honey Boy (titre original : Mizutama Honey Boy) à son label « Shôjo Feel Good », et le qualificatif colle bien. Junko Ike signe ici sa première série à succès — 10 volumes au total — dans la lignée d’Otomen (voir plus bas) ou de Fight Girl. Le ton est souvent drôle, parfois mordant, jamais donneur de leçons.
Tranche d’âge conseillée : 12 ans et plus d’après Akata et Manga-News. Un manga tout public, avec un humour accessible aux plus jeunes et un propos sur les normes de genre qui parlera aussi aux adultes.
4. Otomen (Aya Kanno, 2006)

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Asuka Masamune est le garçon idéal — du moins en apparence. Champion de la ligue nationale de kendo pour lycéens, premier dan de karaté, deuxième dan de judo : il fait craquer toutes les filles et force le respect de tous les garçons. Ce que personne ne sait, c’est qu’Asuka est un otomen — un néologisme japonais (contraction de otome, « jeune fille », et de l’anglais men) qui désigne un homme aux goûts jugés féminins. Il est fou de couture, de pâtisserie, de peluches et… de shōjo mangas. S’il cache cette part de lui-même avec un soin maniaque, c’est à cause de sa mère : quand le père d’Asuka a quitté la famille pour entamer une transition de genre, elle en a conçu un rejet viscéral de tout ce qui s’écarte des rôles masculins traditionnels. Depuis, Asuka refoule ses penchants pour ne pas lui infliger un second choc.
Tout se dérègle quand Ryō Miyakozuka débarque au lycée. Fille d’un maître d’arts martiaux, elle est nulle en cuisine, indifférente au ménage et d’une maladresse totale avec un fil et une aiguille — bref, le parfait inverse d’Asuka. Évidemment, son cœur s’emballe, et ses goûts secrets deviennent de plus en plus difficiles à cacher. Son meilleur ami, Jūta Tachibana, ne l’aide pas beaucoup : ce playboy est en réalité l’auteur secret d’un shōjo à succès, Love Tic, dont l’héroïne est directement inspirée… d’Asuka. Il a donc tout intérêt à nourrir les situations embarrassantes de son ami pour alimenter son scénario. À ce duo s’ajoute Tonomine. Capitaine de kendo d’un lycée rival, il affiche un masque froid et martial mais dissimule lui aussi une nature d’otomen — son talent caché : le maquillage.
Le kendo occupe dans Otomen une place précise : il est la vitrine de la virilité supposée d’Asuka, le bouclier derrière lequel il range tout ce qu’il n’a pas le droit d’être. Le décalage entre le champion de kendo que tout le monde admire et le garçon qui coud des peluches dans sa chambre est le moteur comique de toute la série. Connue ensuite pour Le Requiem du roi des roses, Aya Kanno a vendu plus de 2 millions d’exemplaires au Japon en un an, et le terme « otomen » est entré dans le vocabulaire courant japonais. La série compte 18 volumes publiés en France par Delcourt (collection Sakura) et a été adaptée en drama (série télévisée japonaise en prise de vues réelles) avec Masaki Okada dans le rôle d’Asuka.
Tranche d’âge conseillée : 12 ans et plus selon Manga-News et les libraires. Le ton comique et l’absence de contenu mature en font une lecture adaptée aux adolescent·es comme aux adultes.
5. Kizuna (Kazuma Kodaka, 1992)

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On change ici radicalement de registre. Kizuna (sous-titré Bonds of Love dans sa version anglaise) est un yaoi — un genre de manga qui met en scène des relations amoureuses et sexuelles entre hommes, à destination d’un lectorat principalement féminin — et l’un des premiers titres du genre à avoir circulé hors du Japon. L’histoire suit Kei Enjoji et Ranmaru Saméjima, en couple depuis le collège. Tout a commencé le jour de la rentrée : Kei, alors en première année, a vu Ranmaru manier le shinai dans le dojo du collège et en est tombé amoureux sur-le-champ. Prodige du kendo et héritier du dojo familial, Ranmaru fait de cette discipline le fil conducteur de la série — c’est par elle que les personnages se rencontrent, se séparent et se retrouvent.
Car Kizuna n’est pas qu’une histoire d’amour. À la mort de sa mère, Kei découvre par une lettre posthume qu’il est le fils illégitime d’un puissant chef yakuza d’Osaka — sa mère, ancienne geisha, avait fui avant sa naissance pour le tenir à l’écart du milieu mafieux. Les conséquences sont immédiates et violentes : Ranmaru est victime d’un attentat destiné à Kei, et sa carrière de kendoka s’en trouve brisée. La culpabilité ronge Kei, tandis que Ranmaru doit reconstruire sa vie loin du dojo. Demi-frère de Kei et héritier officiel du clan, Kai Sagano choisit ce moment pour fuguer et débarquer chez le couple. Pour ne rien arranger, Kai est lui aussi tombé sous le charme de Ranmaru après l’avoir vu en compétition de kendo. Le récit oscille dès lors entre la relation intime des deux protagonistes, les rivalités au sein de la fratrie et les menaces du clan yakuza. Le kendo et la pègre partagent ici un même vocabulaire — honneur, loyauté, dette — mais n’en tirent pas du tout les mêmes conclusions, et c’est dans cet écart que le drame se joue.
Kazuma Kodaka a commencé sa carrière sous un pseudonyme masculin dans le manga d’action avant de devenir une pionnière du boys’ love. Kizuna, d’abord publié sous forme de dōjinshi (manga auto-édité, souvent vendu dans des conventions), a grandi en feuilleton jusqu’à 11 volumes parus entre 1992 et 2008 au Japon. En France, la série a été éditée par Tonkam dans la collection Boy’s Love. Elle n’est plus commercialisée, mais circule sur le marché de l’occasion — souvent à des prix qui feraient pâlir un collectionneur de sabres anciens.
Tranche d’âge conseillée : Manga-News indique 16 ans et plus (contenu érotique), tandis que Nautiljon et d’autres libraires recommandent 18 ans et plus en raison de scènes sexuelles explicites. C’est un manga strictement réservé à un public averti.