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Que lire sur l'histoire de la Bulgarie ?

Que lire sur l’histoire de la Bulgarie ?

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La Bulgarie est l’un des pays les moins connus d’Europe, et pourtant l’un des plus anciens. Son histoire commence bien avant la fondation du premier État bulgare, en 681, lorsque les proto-Bulgares — peuple d’origine turco-altaïque — s’allient aux Slaves installés au sud du Danube et imposent leur autorité à l’Empire byzantin. Sous le Premier Empire bulgare (681–1018), le pays connaît un apogée territorial et culturel considérable : le tsar Siméon Ier règne sur un empire qui rivalise avec Byzance, et les disciples des évangélisateurs Cyrille et Méthode y mettent au point l’alphabet cyrillique, qui reste aujourd’hui l’alphabet officiel du pays. Après deux siècles de domination byzantine, un Deuxième Empire (1185–1396) émerge, avant que les Ottomans n’absorbent la totalité des Balkans. S’ouvrent alors près de cinq siècles de joug ottoman, durant lesquels la conscience nationale bulgare se cristallise lentement, nourrie par la langue, l’Église orthodoxe et le souvenir des empires médiévaux.

Le Réveil national du XIXe siècle — un mouvement d’émancipation culturelle puis politique — débouche sur l’insurrection d’avril 1876. L’Empire ottoman la réprime avec une brutalité telle que l’opinion publique européenne s’indigne — le journaliste américain Januarius MacGahan et l’homme d’État britannique William Gladstone portent les massacres à la connaissance de l’Europe — et que la Russie trouve un motif suffisant pour déclarer la guerre à Constantinople en 1877. La victoire russe aboutit au traité de San Stefano (mars 1878), qui dessine une « Grande Bulgarie » étendue sur la majeure partie de la Macédoine et de la Thrace. Mais la Grande-Bretagne et l’Autriche-Hongrie voient dans ce vaste État satellite un vecteur d’influence russe aux Balkans et imposent un redécoupage lors du congrès de Berlin (juin 1878) : la Bulgarie est réduite à une petite principauté autonome, la Macédoine retourne sous souveraineté ottomane. Ce traumatisme fondateur — l’écart entre la Bulgarie « rêvée » de San Stefano et la Bulgarie « réelle » de Berlin — va orienter toute la politique étrangère du pays pendant plus d’un demi-siècle.

C’est pour reconquérir ces territoires perdus que la Bulgarie se lance dans les guerres balkaniques (1912-1913), puis s’engage dans les deux conflits mondiaux aux côtés du camp qui lui promet de les restituer — et en sort à chaque fois vaincue. En septembre 1944, l’entrée de l’Armée rouge place le pays dans l’orbite soviétique ; quarante-cinq ans de régime communiste suivent, jusqu’au tournant de 1989. Depuis, la Bulgarie tente de s’ancrer dans l’Europe contemporaine — elle intègre l’OTAN en 2004 et l’Union européenne en 2007 — tout en se confrontant aux séquelles d’une transition économique difficile, à l’émigration massive de sa jeunesse et aux pesanteurs d’un système politique corrompu.

Les six ouvrages réunis ici abordent cette trajectoire singulière sous divers angles : synthèse historique, reportage de terrain, biographie politique, enquête mémorielle, récit de voyage et panorama géopolitique régional.


1. Histoire de la Bulgarie – Au pays des roses (Georges Castellan et Marie Vrinat-Nikolov, 2007)

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Georges Castellan est l’un des principaux historiens français de l’Europe centrale et orientale, professeur à l’université Paris III et à l’INALCO. Il signe avec Marie Vrinat-Nikolov — spécialiste de la littérature bulgare — la seule synthèse de référence en langue française consacrée à l’histoire de la Bulgarie sur la longue durée. Les deux auteurs couvrent en seize chapitres, dont quatre dédiés à la production littéraire, une chronologie ample : des populations thraces du IIe millénaire avant notre ère jusqu’à l’adhésion du pays à l’Union européenne.

Castellan retrace les épisodes fondateurs — la formation de l’État médiéval, les siècles ottomans, le Réveil national, les guerres balkaniques et les deux conflits mondiaux — tandis que Vrinat-Nikolov traite de l’histoire littéraire, de la poésie du Réveil aux romanciers contemporains. Plusieurs lecteur·ices l’ont relevé : le traitement de la période médiévale est un peu rapide — paradoxal pour un pays dont la mémoire nationale s’enracine dans le souvenir des empires de Siméon Ier et d’Ivan Asen II, le souverain du XIIIe siècle qui porta le Deuxième Empire bulgare à son extension maximale. Malgré cette limite, Castellan et Vrinat-Nikolov offrent le point de départ naturel de toute lecture sur le sujet : aucun autre ouvrage disponible en français ne propose un panorama aussi complet de l’histoire bulgare.


2. Ferdinand Ier de Bulgarie : un tsar dans la tourmente des Balkans (Charlotte Nicollet, 2021)

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Historienne installée en Croatie et consule honoraire de France à Split, Charlotte Nicollet adapte ici sa thèse de doctorat, soutenue à la Sorbonne, en une biographie consacrée à un souverain méconnu. Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha, petit-fils du dernier roi des Français Louis-Philippe par sa mère Clémentine, accède en 1887 au trône d’une principauté bulgare encore fragile. Son prédécesseur, Alexandre de Battenberg, a été contraint d’abdiquer un an plus tôt sous la pression de la Russie, qui lui reprochait une politique trop indépendante. Ferdinand hérite donc d’un pays pris en étau entre les ambitions de Saint-Pétersbourg et celles de Constantinople, dont il reste formellement vassal. Catholique dans un pays orthodoxe, il fait un pari dynastique : baptiser son fils Boris dans la foi orthodoxe, afin d’enraciner la lignée des Cobourg en terre bulgare, au prix d’une rupture avec les cours catholiques d’Europe — Vienne en tête.

Nicollet restitue les contraintes auxquelles Ferdinand se heurte : rivalités entre grandes puissances, nationalisme bulgare fragmenté, question macédonienne irrésolue. Sa politique d’équilibre lui réussit d’abord : en 1908, il profite de la crise provoquée par l’annexion autrichienne de la Bosnie-Herzégovine pour proclamer l’indépendance complète de la Bulgarie vis-à-vis de l’Empire ottoman et prendre le titre de tsar. Mais cette politique ne résiste pas aux guerres balkaniques. En 1912, la Bulgarie s’allie à la Serbie et à la Grèce pour chasser les Ottomans de Macédoine ; la victoire acquise, le partage des territoires tourne au conflit entre les anciens alliés, et la Bulgarie, qui s’estime lésée, attaque ses voisins en 1913 — pour être vaincue par la Serbie, la Grèce, la Roumanie et l’Empire ottoman réunis. Cette « catastrophe nationale » pousse Ferdinand à engager son pays dans la Première Guerre mondiale aux côtés des empires centraux, dans l’espoir de récupérer les territoires perdus. La défaite de 1918, seconde « catastrophe nationale », le contraint à abdiquer en faveur de son fils Boris et à partir en exil en Bavière.

L’historienne tempère le jugement traditionnel qui fait de Ferdinand le seul responsable de ces désastres : elle met en lumière les contradictions internes du mouvement national bulgare et les engagements contradictoires pris par les grandes puissances envers les différents États balkaniques. Nicollet fait ainsi de la trajectoire de Ferdinand un fil conducteur pour comprendre ce qui a façonné les Balkans modernes : le vide de pouvoir laissé par le recul ottoman, la compétition entre petits États pour le combler, et la propension des grandes puissances à faire des promesses incompatibles à chacun d’entre eux.


3. « Et les Juifs bulgares furent sauvés… » (Nadège Ragaru, 2020)

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Directrice de recherche au CNRS (CERI-Sciences Po), Nadège Ragaru consacre cette enquête monumentale non pas aux faits bruts de la Shoah en Bulgarie, mais à la manière dont ces faits ont été connus, racontés, instrumentalisés et transmis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le titre, volontairement entre guillemets, résume la thèse : l’idée selon laquelle « les Juifs bulgares furent sauvés » — par le roi Boris III, par l’Église orthodoxe, par le peuple — s’est imposée comme un récit quasi unanime, au prix d’un effacement progressif des déportations menées en 1943. Car si les quelque 48 000 Juifs du « vieux » royaume ont effectivement échappé à la déportation, il n’en va pas de même dans les territoires que la Bulgarie, alliée de l’Allemagne nazie depuis 1941, a été autorisée à occuper : la Macédoine yougoslave, la Thrace grecque et la région serbe de Pirot. Là, plus de 11 000 Juifs ont été raflés, convoyés vers la Pologne et assassinés.

L’ambition de Ragaru dépasse largement le rétablissement factuel de cette réalité à deux faces. Elle retrace, archives et films à l’appui, la formation progressive d’une croyance collective — autrement dit, comment une version partielle du passé a fini, à force de répétitions et de réappropriations, par s’imposer comme une évidence que plus personne ne songe à interroger. L’enquête suit plusieurs fils : les tribunaux populaires de 1944-1945 (juridictions mises en place par le nouveau pouvoir communiste pour juger les responsables de l’ancien régime), qui ont forgé une première grille de lecture où la persécution des Juifs était subordonnée au récit antifasciste ; la coproduction cinématographique bulgaro-est-allemande Zvezdi/Sterne (Prix spécial du jury à Cannes, 1959), un film de fiction sur un soldat allemand confronté à la déportation de Juifs à travers la Bulgarie, dont Ragaru compare scénario, story-board et film monté pour révéler ce qui a été coupé ou reconfiguré au gré des agendas politiques de Sofia et de Berlin-Est ; et surtout un court-métrage documentaire de 1943 — quelques minutes d’images où l’on voit des Juifs embarquer sur des navires à Lom, sur le Danube — qui a été utilisé, de façon paradoxale, pour illustrer le « sauvetage » alors qu’il documente précisément une déportation.

L’enquête couvre l’ensemble de la période, du régime communiste à la transition post-1989, et circule de Sofia à Jérusalem et Washington, jusqu’aux institutions européennes. L’un des apports majeurs de Ragaru est de montrer que les déportations n’ont jamais été à proprement parler occultées, mais rendues invisibles sous l’éclairage écrasant du récit dominant. Des personnalités aussi lucides que le philosophe bulgaro-français Tzvetan Todorov ou la théoricienne politique Hannah Arendt ont elles-mêmes relayé ce récit. Ragaru a produit l’un des travaux les plus importants de ces dernières années sur l’historiographie de la Shoah en Europe du Sud-Est : une histoire non pas de ce qui s’est passé, mais de ce qu’on en a su et dit.


4. Les Comitadjis (Albert Londres, 1932)

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En mars 1931, le grand reporter Albert Londres débarque à Sofia dans une Bulgarie en proie à une guerre civile larvée. Communistes, révolutionnaires, ligues fascistes s’affrontent ; les assassinats politiques scandent la vie quotidienne de la capitale. Londres veut comprendre le phénomène des comitadjis — les membres de l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM), fondée en 1893, dont la devise est « la liberté ou la mort ». Le reportage qui en résulte, publié chez Albin Michel en 1932, est le dernier texte de Londres : il meurt la même année dans l’incendie du paquebot Georges-Philippar, au large de la côte des Somalis.

Le sujet est la question macédonienne, cet abcès qui empoisonne la vie politique bulgare. Depuis le congrès de Berlin (1878), qui a renvoyé la Macédoine sous souveraineté ottomane, puis le traité de Neuilly (1919), qui a entériné à l’issue de la Première Guerre mondiale le partage de cette région entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie, Sofia n’a jamais renoncé à ses revendications. La Macédoine a été « coupée en trois morceaux — grec, serbe et bulgare —, ce dernier trop petit au gré des intéressés », écrit Londres. L’ORIM, jadis mouvement de libération contre l’occupant ottoman, s’est muée en appareil de terreur : contributions forcées, système de justice parallèle, assassinats ciblés de quiconque prône un rapprochement entre Sofia et Belgrade. « L’organisation a changé de peau. C’est un antre de terroristes. De la peau de lion à la peau de loup. »

Londres parvient à approcher le chef de l’ORIM, Ivan Mikaïloff dit « Vantché », et restitue avec une ironie mordante les mécanismes d’un État dans l’État. Il donne à voir, avec plusieurs décennies d’avance, le caractère inextricable des rivalités nationales dans les Balkans — rivalités dont les résurgences continuent de peser sur la région. Son reportage constitue aussi un document de premier plan sur la Bulgarie de l’entre-deux-guerres, un pays où, selon sa formule, « le fonctionnaire vous remet deux reçus, l’un au nom de l’État, l’autre au nom de la Terreur ».


5. Lisière (Kapka Kassabova, 2020)

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Née à Sofia en 1973, Kapka Kassabova quitte la Bulgarie avec sa famille après la chute du Mur et s’installe en Nouvelle-Zélande puis en Écosse. Lorsqu’elle retourne dans son pays natal, vingt-cinq ans plus tard, ce n’est pas vers la capitale qu’elle se dirige, mais vers la frontière sud — là où la Bulgarie, la Turquie et la Grèce convergent et divergent, dans les forêts profondes de la Strandja et de la Thrace. Cette zone, interdite durant la guerre froide, était alors le « rideau de fer le plus méridional d’Europe, un mur de Berlin boisé, vicié par les armées de trois nations ». Kassabova s’y rend pour recueillir les voix de ceux et celles qui y vivent ou y ont vécu : gardes-frontières, contrebandiers, chasseurs de trésors, botanistes, migrants syriens et irakiens en route vers l’Ouest.

Kassabova ne plaque pas de grille analytique : elle écoute, erre, partage le quotidien de personnes happées par l’histoire de ce couloir stratégique. Sa propre trajectoire — l’exil, la double identité, le retour — affleure sans jamais prendre le dessus. L’autrice rapproche les époques et les strates : Empire ottoman, guerres balkaniques, régime communiste, crise migratoire actuelle. « À un moment, je me rendis compte que moi aussi je pleurais. Certaines choses sont irréparables, et c’est pour cela que les larmes existent. »

La singularité de Lisière, couronné par le prix Nicolas Bouvier 2020, tient à la méthode de Kassabova : restituer l’histoire d’un lieu — ses occupations, ses violences, ses métamorphoses — par la parole de ses habitant·es, là où un travail académique classerait, périodiserait, conceptualiserait. La presse britannique a rapproché cette approche de celles de Ryszard Kapuściński et de Svetlana Alexievitch — c’est-à-dire d’une tradition de reportage immersif où l’histoire d’un pays se raconte d’abord par ceux et celles qui l’ont subie.


6. Les Balkans en 100 questions (Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, 2023)

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Jean-Arnault Dérens, historien, et Laurent Geslin, géographe et journaliste, sont tous deux corédacteurs en chef du Courrier des Balkans, média francophone de référence sur la région. Leur ouvrage, paru chez Tallandier dans la collection « En 100 questions », ne porte pas spécifiquement sur la Bulgarie mais sur l’ensemble de la péninsule balkanique — entendue ici comme les États issus de l’ex-Yougoslavie, l’Albanie, et leurs voisins immédiats. Si la Bulgarie n’occupe pas le centre du propos, elle y apparaît régulièrement : la question macédonienne, les minorités turques et musulmanes, la mémoire de la période communiste, l’émigration massive, la corruption des élites.

L’intérêt du format — cent questions courtes et indépendantes — est de permettre une lecture non linéaire : on peut entrer par la géopolitique (la Serbie est-elle le cheval de Troie de la Russie ?), par l’économie (les Balkans ont-ils raté leur transition ?), par la religion (les guerres yougoslaves furent-elles des guerres de religion ?) ou par l’actualité la plus brûlante (la guerre en Ukraine peut-elle s’étendre aux Balkans ?).

Les deux auteurs s’appuient sur leur connaissance du terrain et sur la littérature scientifique disponible pour mettre en perspective les événements récents avec une histoire plus ancienne. Comme l’a relevé la revue Hérodote, cette remise à jour est d’autant plus bienvenue que les publications en français sur les Balkans se font rares. Pour qui s’intéresse à la Bulgarie, l’ouvrage fournit le cadre régional indispensable — celui sans lequel l’histoire nationale reste difficilement intelligible, tant ce pays s’est construit dans et contre son voisinage immédiat.