L’Italie traverse, de la fin des années 1960 au début des années 1980, une période de violence politique d’une ampleur sans équivalent en Europe occidentale : environ 400 morts, des milliers d’actes violents attribués à des groupes armés, près de 15 000 personnes condamnées pour appartenance à ces organisations. Le 12 décembre 1969, une bombe éclate dans le hall de la Banque nationale de l’agriculture, piazza Fontana à Milan : seize morts, quatre-vingt-huit blessés. D’abord imputé à des militants anarchistes, l’attentat se révèle le fait du groupe néofasciste Ordine Nuovo, protégé par des membres des services secrets militaires italiens. Ce massacre ouvre les « années de plomb » et inaugure ce que l’on appellera la « stratégie de la tension » : une série d’attentats aveugles, perpétrés par l’extrême droite avec la complicité d’une partie de l’appareil d’État, pour instaurer dans l’opinion un climat de peur propice à un tour de vis autoritaire, voire à un coup d’État.
Dans le même temps, l’effervescence née de Mai 68 et de l’« automne chaud » de 1969 — cette vague de grèves massives qui paralyse les usines du Nord et arrache des conquêtes sociales considérables — alimente une multitude d’organisations d’extrême gauche : Potere Operaio (« Pouvoir ouvrier »), Lotta Continua (« Lutte continue »), Autonomia Operaia (« Autonomie ouvrière »). Les usines, les universités et les quartiers populaires deviennent des foyers de contestation contre l’exploitation capitaliste, contre la Démocratie chrétienne qui verrouille le pouvoir depuis 1945, et contre le Parti communiste italien officiel — jugé trop intégré aux institutions parlementaires et trop peu révolutionnaire. Une partie de cette jeunesse bascule vers la lutte armée. Fondées en 1970 autour de Renato Curcio, Alberto Franceschini et Margherita Cagol, les Brigades rouges pratiquent d’abord les sabotages, les incendies de voitures et les « jambisations » — tirs dans les jambes de cadres d’entreprise ou de magistrats —, avant de passer aux enlèvements et aux assassinats ciblés de patrons, journalistes, policiers et responsables politiques.
Le tournant survient le 16 mars 1978. Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne et architecte du « compromis historique » — l’alliance de gouvernement qu’il négocie avec le Parti communiste d’Enrico Berlinguer — est enlevé via Fani à Rome le matin même où son nouveau cabinet doit obtenir la confiance du Parlement grâce aux voix communistes. Ses cinq gardes du corps sont abattus sur place. Suivent cinquante-cinq jours de captivité durant lesquels Moro écrit lettre sur lettre à sa famille, au pape, aux dirigeants de son parti : il analyse, supplie, reproche à ses camarades de l’abandonner. L’État, la direction démocrate-chrétienne, le Parti communiste et la plupart des grands médias rejettent toute négociation. Le 9 mai 1978, son corps est retrouvé dans le coffre d’une Renault 4 rouge, garée via Caetani à mi-chemin entre les sièges romains de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste — un message politique explicite des Brigades rouges, qui voulaient précisément faire échouer le rapprochement entre les deux partis. L’affaire Moro hante la vie politique italienne durant des décennies.
La décennie 1980 voit le reflux de la lutte armée. La riposte judiciaire et policière, d’une dureté inédite, s’appuie sur des lois d’exception et le recours aux « repentis » — brigadistes qui obtiennent de fortes réductions de peine en échange de dénonciations. En août 1980, l’attentat néofasciste de la gare de Bologne, qui fait 85 morts, clôt symboliquement la séquence. Les années de plomb laissent à l’Italie un héritage encore vif : des dizaines de procès qui se prolongent jusque dans les années 2000, des zones d’ombre persistantes sur les complicités étatiques dans les attentats néofascistes, des conflits de mémoire irrésolus entre ancien·nes militant·es, familles des victimes et institutions.
Les sept livres qui suivent offrent autant d’entrées pour aborder cette période depuis des angles différents — universitaire, militant, carcéral, biographique ou littéraire.
1. L’Italie des années de plomb. Le terrorisme entre histoire et mémoire (Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonucci, 2010)

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Dirigé par deux historiens français spécialistes reconnus de l’Italie contemporaine — Marc Lazar, politiste à Sciences Po, et Marie-Anne Matard-Bonucci, historienne du fascisme —, ce livre collectif paru chez Autrement rassemble les contributions d’historiens, politistes, sociologues et juristes français et italiens, ainsi que plusieurs témoignages directs. Il constitue aujourd’hui la synthèse universitaire la plus solide en langue française sur les années de plomb. L’ouvrage s’organise autour de quatre axes : les raisons et les usages de la violence politique, les concepts utilisés pour analyser cette période, les représentations médiatiques, artistiques et culturelles qu’elle a suscitées, et la comparaison entre les regards français et italien.
Le livre aborde la violence politique sous ses deux versants. Les contributions traitent autant du terrorisme « noir » d’extrême droite — dont la bombe de la piazza Fontana en 1969 et celle de la gare de Bologne en 1980 constituent les épisodes les plus meurtriers — que du terrorisme « rouge » des Brigades rouges, de Prima Linea et des formations apparentées. Plusieurs chapitres se consacrent à la question mémorielle, centrale en Italie où les procès des groupes armés s’étirent sur plusieurs décennies et où certains faits restent impunis. Le livre examine aussi la « doctrine Mitterrand » — cette promesse française formulée en 1985 de ne pas extrader les réfugiés italiens accusés de lutte armée, à condition qu’ils aient renoncé à la violence —, qui demeure un point de friction diplomatique entre Paris et Rome.
Son intérêt tient à la diversité des approches : analyses historiques classiques, lectures sociologiques des trajectoires militantes, études juridiques sur les lois d’exception et les procès, chapitres sur les productions culturelles — cinéma, littérature, presse — dédiées à la période. Le volume peut paraître parfois austère ou trop universitaire à qui cherche un récit incarné ; il reste néanmoins incontournable pour quiconque souhaite disposer d’une vue d’ensemble rigoureuse, éloignée des lectures complotistes comme des reconstitutions romanesques. C’est le livre à ouvrir en premier quand on aborde la période.
2. La Horde d’or. Italie 1968-1977. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle (Nanni Balestrini et Primo Moroni, 1997)

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Publié une première fois en 1988, considérablement enrichi en 1997 et traduit en français en 2017 aux éditions de l’éclat, ce livre-somme de plus de 650 pages demeure la référence pour appréhender l’ensemble du mouvement révolutionnaire italien entre 1968 et 1977. Ses deux rédacteurs principaux — le poète et romancier Nanni Balestrini et le libraire milanais Primo Moroni — furent eux-mêmes acteurs directs de ce qu’ils nomment « la horde d’or ». Plusieurs grandes figures intellectuelles italiennes ont contribué au livre : les philosophes Antonio Negri et Paolo Virno, l’écrivain Umberto Eco, l’historien Sergio Bologna, le militant Oreste Scalzone, le théoricien des médias Franco Berardi.
La Horde d’or n’est pas un livre d’histoire conventionnel. Il s’agit d’une compilation subjective à plusieurs voix qui assemble documents d’époque, tracts, chansons, affiches, articles de revues, manifestes, entretiens et récits à la première personne, selon un montage qui privilégie la polyphonie à la synthèse. Les auteurs refusent de réduire la période au seul « terrorisme » et s’attachent à restituer le foisonnement théorique, culturel et créatif d’un moment où l’écriture, la radio libre, le punk, la révolution sexuelle, la contestation urbaine et la lutte armée se côtoient et s’entrelacent. Le livre suit les filiations intellectuelles de l’opéraïsme — ce courant marxiste né dans les années 1960 autour de Mario Tronti, qui place l’ouvrier d’usine au centre de la stratégie révolutionnaire —, la naissance des revues Quaderni Rossi et Il Manifesto, les mouvements étudiants et féministes, l’Autonomie ouvrière, jusqu’au « mouvement de 1977 », cette vague d’occupations universitaires et d’émeutes urbaines qui constitue le dernier grand soulèvement de la période.
L’ouvrage défend une thèse politique assumée : la formule « années de plomb » aurait réduit un mouvement de masse à sa seule frange terroriste et effacé ses espoirs d’émancipation. Ce parti-pris peut déranger — certaines analyses minimisent sans doute la gravité des violences commises au nom de la révolution — mais il offre un contrepoint salutaire aux récits institutionnels et journalistiques majoritaires. L’édition française intégrale, solidement annotée par les traducteurs, rend cette somme enfin accessible aux lecteur·ices francophones.
3. Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980) (Alessandro Stella, 2016)

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Historien médiéviste de formation — il a notamment travaillé sur la révolte des Ciompi, ces ouvriers de la laine florentins qui se soulevèrent en 1378 —, Alessandro Stella livre ici un récit d’un autre ordre : celui de sa propre jeunesse militante dans l’Italie des années 1970. Membre de Potere Operaio puis d’Autonomia Operaia en Vénétie, il raconte son engagement, les grèves sauvages dans les usines du Nord, les occupations de logements, les « auto-réductions » — actions collectives pour imposer, dans les supermarchés et sur les factures, le paiement d’une fraction seulement du prix —, et les démêlés avec les gangs néofascistes. À mesure que la décennie avance, une partie du mouvement se radicalise vers la clandestinité et la lutte armée. Publié aux éditions Agone en 2016, le livre s’inscrit dans la collection « Mémoires sociales ».
Le récit s’ouvre en 1979 sur un drame : l’explosion accidentelle d’une bombe qui tue trois camarades d’Autonomie ouvrière près de Vicence. S’ensuit un grand coup de filet policier, puis l’exil pour Stella, qui quitte l’Italie pour la France où il deviendra chercheur au CNRS. Ce témoignage revient sans complaisance sur les espoirs révolutionnaires, mais aussi sur les impasses et les dérives d’un militantisme qui cultivait parfois une double vie : employé modèle le jour, militant clandestin la nuit. L’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978 y apparaissent comme une césure irréversible — après cette date, l’État italien durcit considérablement la répression et toute solidarité politique avec les groupes armés devient intenable, y compris à l’intérieur de la gauche radicale qui se fracture entre partisans du désarmement et jusqu’au-boutistes.
Stella ne cède pas à l’amertume rétrospective : il reste fidèle à ses convictions mais s’interroge sur la trajectoire collective qui mena du rêve de « pouvoir ouvrier » à la défaite politique, puis à ce qu’il nomme la « berlusconisation » — l’absorption progressive des imaginaires collectifs par la télévision commerciale et la culture de consommation portée par Silvio Berlusconi dans les années 1980. L’ouvrage, bref et enlevé, a le mérite rare de rendre intelligible l’enchaînement entre mobilisations massives et passage à la lutte armée, sans sombrer dans la mythification complaisante. Un témoignage de première main pour comprendre de l’intérieur comment des militants ordinaires en viennent à prendre les armes.
4. Brigades rouges. Une histoire italienne (Mario Moretti, Carla Mosca et Rossana Rossanda, 1994)

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Principal dirigeant des Brigades rouges durant la seconde moitié des années 1970, responsable opérationnel de l’enlèvement d’Aldo Moro et reconnu comme son exécuteur, Mario Moretti purge au début des années 1990 sa condamnation à perpétuité dans une prison de Milan. Deux journalistes italiennes viennent l’y interroger longuement : Carla Mosca, chroniqueuse judiciaire à la RAI qui a couvert les grands procès des groupes armés, et Rossana Rossanda, cadre du Parti communiste italien exclue en 1969 pour ses positions critiques et cofondatrice du quotidien de la gauche dissidente Il Manifesto. De ces entretiens menés à travers les grilles de la salle d’audience naît, en 1994, un livre qui fit scandale en Italie : beaucoup y virent une complaisance inacceptable à l’égard d’un terroriste condamné à vie, d’autant plus que Rossanda, figure intellectuelle respectée, semblait prendre son interlocuteur au sérieux comme acteur politique. Trente ans plus tard, il demeure l’un des témoignages les plus significatifs sur l’histoire intérieure des Brigades rouges.
Moretti retrace année par année, presque mois par mois, la formation politique des premiers brigadistes dans les usines milanaises, le choix de la lutte armée, la structuration de l’organisation en colonnes régionales, les débats internes, les scissions, les arrestations successives jusqu’à la sienne en 1981. Ses deux interlocutrices ne le ménagent pas : Rossanda surtout le pousse à s’expliquer sur les choix stratégiques, sur les morts, sur l’échec politique. Moretti reconnaît pour la première fois publiquement avoir été le principal négociateur avec Aldo Moro durant les cinquante-cinq jours de captivité et avoir pressé la gâchette le 9 mai 1978.
La valeur du livre tient moins à des révélations factuelles qu’à la reconstitution de la logique politique interne qui conduisit ce groupe militant, issu de l’opéraïsme lombard, à s’engager dans une décennie de guerre clandestine contre l’État italien. Moretti y défend la rationalité politique du choix armé sans pour autant souscrire aux théories qui ont prétendu que les Brigades rouges étaient manipulées par les services secrets américains ou soviétiques. L’avant-propos du traducteur Olivier Doubre contextualise le texte pour les lecteur·ices français. À lire en regard des témoignages d’autres dirigeants comme Renato Curcio ou Alberto Franceschini, pour croiser les versions.
5. La lutte emprisonnée. Répression, droit et révolution dans l’Italie des années 1970 (Elisa Santalena et Guillaume Guidon, 2023)

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Publié aux éditions Syllepse en 2023, ce livre couvre un pan souvent négligé des années de plomb : la prison comme terrain d’affrontement politique à part entière. Elisa Santalena, maîtresse de conférences en histoire italienne contemporaine à l’université Grenoble-Alpes et spécialiste des Brigades rouges, et Guillaume Guidon, docteur en histoire contemporaine, s’appuient sur des archives italiennes peu exploitées pour retracer l’évolution conjointe de la répression d’État, du mouvement révolutionnaire et de la question carcérale entre la fin des années 1960 et la fin des années 1970.
Le point de départ se situe à la fin des années 1960, lorsque des détenus de droit commun se politisent au contact de militants étudiants et ouvriers incarcérés à la suite des manifestations. Régies par le Code Rocco — le code pénal élaboré en 1930 par le ministre fasciste Alfredo Rocco et toujours en vigueur —, les prisons italiennes deviennent un terrain de révolte : mutineries, évasions et procès transformés en tribunes politiques se multiplient. Les auteurs analysent le soutien apporté aux détenus par les avocats-militants, les intellectuels — Michel Foucault côté français, le psychiatre Franco Basaglia côté italien, artisan de la fermeture des hôpitaux psychiatriques — et les radios libres. Ils montrent surtout que la lutte armée, loin d’être freinée par la prison, s’est en partie forgée dans l’enfermement même.
L’ouvrage met au jour une histoire que les récits centrés sur les seuls groupes armés ont tendance à éclipser : celle des lois d’exception votées à marche forcée, des prisons de haute sécurité, des quartiers d’isolement, des morts suspectes en détention, et de la riposte collective organisée par la gauche extraparlementaire autour du Soccorso Rosso — réseau de soutien juridique, matériel et politique aux détenus révolutionnaires — et des comités carcéraux. Le livre intéressera celles et ceux qui veulent comprendre comment un État démocratique bascule dans des dispositifs d’exception en réponse à la violence politique, et comment la question carcérale en vient à condenser les tensions politiques d’une décennie entière.
6. L’Affaire Moro (Leonardo Sciascia, 1978)

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Publié à l’automne 1978, quelques mois seulement après l’assassinat d’Aldo Moro, ce livre bref et dense de l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia échappe à toute classification générique. Ni essai historique, ni reportage, ni roman, il adopte la forme d’une enquête littéraire sur le langage de l’affaire — celui du prisonnier Moro, celui de la Démocratie chrétienne, celui des communiqués des Brigades rouges, celui de la presse. Le titre fait écho à L’Affaire Calas de Voltaire, ce pamphlet de 1762 qui réclamait la réhabilitation d’un protestant français injustement exécuté : Sciascia se veut, dans le même esprit, l’avocat posthume d’un homme sacrifié par les siens. Il fut l’un des rares intellectuels italiens à défendre la nécessité d’une négociation pour sauver Moro, position qui lui valut de vives polémiques et motiva sa participation à la commission parlementaire d’enquête sur l’affaire.
L’approche de Sciascia est singulière : plutôt que de chercher à reconstituer les circonstances de l’enlèvement ou à percer le secret de la « prison du peuple » — cette cachette où les Brigades rouges détiennent Moro —, il se penche exclusivement sur les lettres écrites par Moro durant sa captivité, confrontées aux réponses publiques de la direction démocrate-chrétienne. Par cette lecture fine — presque grammaticale —, il démontre que Moro tentait lucidement de négocier sa libération, que ses appels méritaient d’être pris au sérieux, et que la fin de non-recevoir opposée par l’État et son parti relevait d’un calcul politique froid plutôt que d’une impossibilité de principe. L’Italie officielle, selon lui, a sacrifié Moro pour préserver la raison d’État.
L’Affaire Moro se lit aussi comme un exercice de pensée sur les rapports entre langage, fiction et pouvoir. Sciascia convoque Pier Paolo Pasolini (qui avait dénoncé dès 1974 les complicités étatiques dans les attentats néofascistes) et Jorge Luis Borges (dont les fictions interrogent la fragilité du langage et de la vérité) pour montrer comment deux récits concurrents, celui de l’État et celui des Brigades rouges, se disputent la vérité de l’affaire et dissimulent les responsabilités réelles. Le style précis, ironique, incisif, typique de l’auteur sicilien, fait de ce livre court un modèle d’enquête littéraire ; il a été cité et adapté à de nombreuses reprises, notamment par le cinéaste Marco Bellocchio dans le film Buongiorno, notte (2003). Pour qui souhaite comprendre la densité politique et linguistique de l’affaire Moro, il demeure indispensable.
7. Aldo Moro, un catholique en politique. Entre foi et pouvoir (Philippe Foro, 2025)

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Paru en octobre 2025 aux Presses universitaires du Midi avec une préface de Marc Lazar, cet ouvrage de 544 pages de Philippe Foro, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Toulouse – Jean Jaurès, propose la première biographie de grande ampleur d’Aldo Moro disponible en langue française. Spécialiste de l’Italie du XXe siècle et notamment de la période fasciste, l’auteur prend le parti de ne pas réduire Moro à sa fin tragique. L’enlèvement de 1978 et ses cinquante-cinq jours de captivité apparaissent plutôt comme le point d’arrivée d’un itinéraire politique, intellectuel et religieux d’une rare cohérence.
Foro retrace la trajectoire d’un universitaire catholique des Pouilles, professeur de droit pénal à Bari, engagé dès les années 1940 dans la Fédération universitaire catholique italienne (FUCI), dont il devient le président. Il suit son entrée en politique avec la Démocratie chrétienne, son rôle central dans la rédaction de la Constitution républicaine de 1946, ses ministères successifs — Justice, Instruction publique, Affaires étrangères — et ses cinq gouvernements (1963-1968 puis 1974-1976). Foro insiste sur la singularité du personnage : intellectuel réservé, peu charismatique, attaché à une pratique patiente et éthique de la fonction publique, héritée de sa foi catholique et de sa formation au sein de la FUCI.
La dimension la plus originale de l’ouvrage tient à l’articulation entre la foi et l’action politique chez un homme qui n’a jamais dissocié les deux registres. Foro analyse sa pensée politique, notamment sa conception du pluralisme, ses rapports avec Paul VI, et le projet du « compromis historique » avec le Parti communiste d’Enrico Berlinguer, qui devait donner à l’Italie une majorité de gouvernement stable et réformatrice. Ce projet s’effondre avec l’enlèvement de Moro, précisément parce que les Brigades rouges voulaient empêcher l’intégration du PCI au système démocrate-chrétien qu’elles combattaient. La biographie restitue un homme d’État lucide sur les faiblesses de son propre camp, conscient des ambiguïtés de la Démocratie chrétienne, et dont la mort a paradoxalement nourri une mémoire qui l’a transformé en figure quasi sanctifiée, au prix d’une simplification du parcours réel. Un ouvrage majeur pour qui veut comprendre l’Italie démocrate-chrétienne autrement que par sa fin tragique.