Née en 1819, Alexandrina Victoria accède au trône du Royaume-Uni en juin 1837, alors qu’elle n’a que dix-huit ans. Son règne dure soixante-trois ans et sept mois — le plus long de l’histoire britannique jusqu’à celui d’Elizabeth II, qui finit par le battre en 2015. Petite-fille de George III, elle grandit sous la tutelle étroite de sa mère et d’un conseiller ambitieux, John Conroy, qui la soumettent à ce que l’on appelle le « système de Kensington » : un régime d’isolement strict destiné à la couper de toute influence extérieure et à la rendre dépendante d’eux, dans l’espoir que Conroy puisse exercer le pouvoir à sa place le moment venu. Dès son accession, Victoria renvoie Conroy et reloge sa mère dans un appartement éloigné du sien.
Son mariage avec son cousin Albert de Saxe-Cobourg-Gotha en 1840 bouleverse sa vie. Leurs neuf enfants se marient par la suite dans les principales familles régnantes d’Europe, ce qui vaut à Victoria son surnom de « grand-mère de l’Europe ». Le décès du prince Albert en 1861 plonge la souveraine dans un deuil spectaculaire ; elle se retire de la vie publique pendant plus d’une décennie, au point que son effacement prolongé alimente un courant républicain qui met ouvertement en cause l’utilité même de la monarchie. En 1876, sur l’insistance de son Premier ministre Disraeli, elle reçoit le titre d’impératrice des Indes. L’époque qui porte son nom voit la Grande-Bretagne devenir la première puissance mondiale : la révolution industrielle en fait l’atelier du monde, l’expansion coloniale porte l’empire britannique à contrôler près du quart des terres émergées, et le parlementarisme se structure autour de deux grands partis, libéraux et conservateurs.
Derrière l’image austère et pudibonde que l’on retient souvent d’elle, se cache une femme passionnée, parfois emportée, dont les contradictions nourrissent les biographes depuis plus d’un siècle. Voici six livres qui en proposent autant de portraits.
1. La reine Victoria (Philippe Chassaigne, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur d’histoire contemporaine à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste de la Grande-Bretagne, Philippe Chassaigne signe chez Gallimard, dans la collection Folio Biographies, une biographie qui constitue sans doute le meilleur moyen d’aborder la reine Victoria. En moins de 300 pages, Chassaigne couvre l’essentiel : l’enfance confinée au sein du « système de Kensington », l’accession au trône, le mariage avec Albert, le long veuvage, l’apogée impériale des jubilés de 1887 et 1897, la mort en 1901.
L’intérêt principal du livre tient à sa capacité à dégonfler les clichés qui collent à la peau de la souveraine, à commencer par celui d’une pudibonderie absolue qui aurait imprégné toute une époque. Chassaigne montre une Victoria plus contradictoire : elle aimait la danse, le dessin de nus en cours académique, écrivait franchement sur le désir dans son journal — pas exactement le portrait prude que la postérité a retenu. L’analyse politique tient sa place sans jamais écraser la dimension humaine : la Grande-Bretagne qui s’industrialise, l’empire qui s’étend, les partis qui se structurent, tout cela affleure sans prendre le pas sur la reine elle-même.
Les spécialistes regretteront peut-être l’absence d’un appareil de notes et de références, mais tel n’est pas l’objet d’une collection qui vise le grand public. Pour une première lecture, difficile de trouver mieux en français. C’est le livre à offrir à celui ou celle qui vient de terminer la série Victoria et veut savoir ce qui, dedans, relève de l’invention scénaristique.
2. Victoria, reine d’un siècle (Joanny Moulin, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur de littérature anglaise à l’université d’Aix-Marseille, Joanny Moulin signe chez Flammarion une biographie volumineuse de près de 600 pages qui s’appuie abondamment sur le journal intime et la correspondance de la souveraine. Le parti pris est celui d’une narration linéaire et chronologique, nourrie en continu par les écrits de Victoria et de ses proches. La reine a en effet beaucoup écrit : elle tenait un journal quasi quotidien depuis l’âge de treize ans et échangeait des milliers de lettres avec ses ministres, ses enfants et les têtes couronnées d’Europe.
Le lecteur y gagne une proximité rare avec le personnage. On entend Victoria parler d’elle-même, commenter ses ministres, adorer Albert, détester les grossesses qu’elle enchaîne pourtant — neuf au total, malgré son horreur déclarée de l’état — et pester contre ses enfants rebelles. Les revers : l’ouvrage peut submerger par l’abondance des noms et des personnages secondaires, et certaines critiques universitaires ont pointé quelques approximations factuelles, ainsi que l’absence dans la bibliographie de revues de référence comme Victorian Studies.
Moulin ne cherche pas à produire le traité historique définitif, mais à redonner une voix à une figure devenue icône. Le livre se lit comme un roman — ce qui est à la fois sa grande force et sa principale limite. Pour qui veut saisir le regard que Victoria porte sur elle-même et sur son temps, c’est un bouquin à recommander ; pour qui cherche une analyse historique plus serrée, d’autres titres de cette liste seront mieux adaptés.
3. La reine Victoria (Roland Marx, 2000)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur émérite à l’université Paris-III, spécialiste reconnu de l’histoire britannique et auteur d’une Histoire de l’Angleterre publiée chez Fayard en 1993, Roland Marx signe en 2000 — l’année même de sa mort — cette biographie de 538 pages dans la collection « Grandes biographies » de Fayard. Historien chevronné, il ne se contente pas de raconter une vie : il propose une réflexion sur le rôle politique et symbolique de la souveraine dans la Grande-Bretagne du XIXᵉ siècle.
La thèse centrale du livre tient en une formule : Victoria n’a pas vraiment gouverné — les décisions politiques restaient entre les mains du Premier ministre et du Parlement —, mais elle a offert à son peuple une chose que la richesse du pays ne suffisait pas à garantir : un symbole d’unité et de stabilité dans une société bouleversée par l’industrialisation. Marx insiste sur la manière dont la reine, avec Albert puis seule, a incarné les valeurs bourgeoises de la famille, du travail et de la respectabilité, dans lesquelles une Angleterre désorientée par la rapidité de ses propres mutations cherchait à se reconnaître.
Quelques critiques ont reproché à ce livre de flotter entre la biographie et l’histoire de l’époque victorienne sans choisir son camp, et de ne pas toujours parvenir à incarner Victoria comme personnage. On peut aussi y voir une qualité : le volume replace systématiquement la souveraine dans les grandes dynamiques politiques et impériales qui la dépassent. À réserver aux lecteur·rices déjà familiarisé·es avec la période, qui cherchent une lecture historique plus qu’un portrait romanesque.
4. La reine Victoria (Jacques de Langlade, 2000)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur de littérature et de civilisation anglaises, spécialiste d’Oscar Wilde, de Brummell et de Disraeli, Jacques de Langlade décède en 1999. Son livre paraît en 2000 à titre posthume chez Perrin, préfacé par Robert Merle, et fait l’objet d’une réédition en 2017 dans la collection Tempus. La biographie brosse le portrait d’une souveraine paradoxale : sous l’austérité proverbiale se cache un tempérament passionné, capable d’excès, de caprices et d’amitiés troubles. Les deux relations les plus commentées sont celles que la reine entretient après la mort d’Albert avec John Brown, son valet de pied écossais à qui elle témoignait une tendresse si démonstrative que la presse satirique l’avait surnommée « Mrs. Brown », puis avec Abdul Karim, son serviteur indien devenu son professeur d’ourdou, qu’elle éleva au rang de munshi et combla de faveurs au grand dam de la cour.
L’angle retenu fait la part belle à la dimension privée et sociétale du règne : les mœurs de l’aristocratie, les scandales feutrés, les relations amoureuses de la souveraine et de son entourage, la haute société que Victoria affecte de mépriser mais dont elle observe avec attention les frasques. Langlade connaît son XIXᵉ siècle britannique sur le bout des doigts et fait défiler une galerie de personnages considérable — hommes politiques, courtisans, écrivains, cousins royaux de toute l’Europe.
C’est à la fois la force et la principale limite du bouquin. La multiplication des noms propres et les allers-retours chronologiques rendent la lecture ardue pour qui ne maîtrise pas déjà la période. En revanche, qui possède les grands repères trouvera ici une biographie riche en détails humains, alerte, parfois savoureuse, qui rend à Victoria une chair et un souffle que les manuels lui refusent souvent.
5. Victoria : reine et impératrice, 1819-1901 (Hortense Dufour, 2000)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
La première singularité du livre tient à son autrice : lauréate du Prix du Livre Inter en 1983, Hortense Dufour est une romancière plutôt qu’une historienne. On lui doit une longue série de biographies consacrées à de grandes figures féminines — Cléopâtre, Marie-Antoinette, Sissi, la reine Margot, George Sand, Marie Stuart, Madame de Pompadour. Cette affinité pour les reines et les femmes de pouvoir donne au livre son caractère propre : une écriture de romancière, dramatisée, attentive aux scènes et aux atmosphères plutôt qu’à l’analyse des institutions et des rouages du pouvoir.
On y trouve une Victoria sensuelle, gourmande, amoureuse des hommes beaux et du whisky dans son thé, hantée par la grossesse et pourtant neuf fois mère, follement éprise d’Albert puis inconsolable à sa mort, soutenue ensuite par l’Écossais John Brown et l’Indien Abdul Karim. Le livre fait une large place à la dimension intime et charnelle de la souveraine, ce qui tranche avec l’image glaciale véhiculée par certains manuels. Les grands événements politiques et militaires du règne sont présents — la guerre de Crimée contre la Russie (1853-1856), la révolte des Cipayes en Inde en 1857, les guerres coloniales en Afrique du Sud —, mais toujours filtrés par le regard de la reine elle-même.
Le livre s’adresse à un public large et ne prétend pas à l’érudition. Les historien·nes professionnel·les n’y trouveront pas d’interprétation inédite, et certain·es regretteront peut-être une tendance à romancer. Mais pour qui veut approcher Victoria par le récit, avec une attention particulière à la femme derrière la reine, ce volume propose une lecture rythmée et incarnée, rééditée en 2023 aux Éditions du Rocher.
6. La reine Victoria (Lytton Strachey, 1921)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Finissons par le livre fondateur de toutes les biographies ultérieures de la souveraine. Paru en 1921, traduit en français dès 1923 chez Payot et couronné du prestigieux James Tait Black Memorial Prize, le volume est signé par Lytton Strachey, figure importante du cercle de Bloomsbury — ce groupe d’écrivains et d’intellectuels britanniques du début du XXᵉ siècle qui réunit notamment Virginia Woolf et John Maynard Keynes, et prend volontiers le contre-pied des valeurs victoriennes. Après le succès de ses Victoriens éminents (1918), galerie de portraits ironiques consacrés à quatre figures de l’ère victorienne (Florence Nightingale, le cardinal Manning, le docteur Arnold et le général Gordon), Strachey se tourne vers la reine elle-même et, contre toute attente, se laisse séduire par la « sincérité irrésistible » de son sujet.
Lytton Strachey pratique un mélange d’ironie et de tendresse qui, en 1921, était une vraie révolution. Au XIXᵉ siècle, les biographies des grandes figures britanniques s’étalaient volontiers sur trois ou quatre tomes hagiographiques, autrement dit entièrement voués à la célébration du sujet, sans la moindre distance critique. Strachey livre au contraire un volume court, nerveux, psychologique, où l’humour affleure à chaque page sans jamais tourner à la moquerie facile. On suit la reine de sa jeunesse recluse jusqu’à la scène finale, devenue célèbre : à l’agonie, la vieille souveraine voit défiler mentalement les souvenirs de ses quatre-vingt et un ans, des plus anciens aux plus récents.
Un siècle plus tard, le texte se lit encore avec un plaisir intact. Les spécialistes ont pu reprocher à Strachey certaines libertés avec la documentation et une psychologie parfois sommaire. Qu’importe : sans ce livre, les biographies qui lui succèdent — y compris celles de cette liste — n’auraient probablement pas la même physionomie. À lire pour le plaisir d’un grand classique, pour comprendre ce qu’est une biographie moderne, et pour savourer un humour typiquement anglais appliqué à la plus anglaise des reines.