Au début du VIIIe siècle, la dynastie mérovingienne n’existe plus qu’en apparence. Depuis le baptême de Clovis vers 496, ses descendants occupent le trône franc, mais le pouvoir réel leur a échappé depuis plusieurs générations au profit de leurs principaux serviteurs. Le maire du palais, chef de l’administration royale, prend les décisions qui comptent : rendre la justice, lever les armées, distribuer les domaines. Cette charge, devenue héréditaire, appartient aux Pippinides — les futurs Carolingiens —, famille aristocratique d’Austrasie (la partie orientale du royaume franc, entre Rhin, Meuse et Moselle) qui tire son nom de son ancêtre Pépin de Landen.
En 714, Charles Martel reprend la charge à la mort de son père Pépin de Herstal, après quelques années de troubles. Il repousse un raid arabo-berbère près de Poitiers en 732, soumet l’Aquitaine, et étend son autorité sur l’ensemble du royaume franc. Son fils Pépin le Bref franchit le pas en 751 : il dépose Childéric III, dernier roi mérovingien, l’envoie finir ses jours dans un monastère, et se fait sacrer roi — cérémonie jusque-là inconnue du monde franc, calquée sur le modèle biblique du roi David, qui ajoute à la légitimité dynastique une légitimité religieuse. La dynastie carolingienne est née. Son nom lui vient de Charles (Carolus en latin) : Charles Martel pour les uns, son petit-fils Charles dit « le Grand » (Carolus Magnus) pour les autres.
C’est ce dernier qui porte la lignée à son apogée. Sacré empereur à Noël 800 dans la basilique Saint-Pierre de Rome par le pape Léon III, il devient le premier empereur d’Occident depuis la chute de Rome en 476 — geste inédit qui restaure une dignité éteinte depuis plus de trois siècles. Son empire s’étend des Pyrénées à l’Elbe, du Danemark à l’Italie centrale. Charlemagne ne se contente pas de conquérir. Il légifère par des textes réglementaires appelés capitulaires, promeut une réforme de l’écriture (la minuscule caroline, ancêtre de nos lettres minuscules), encourage la copie massive des manuscrits antiques, unifie la monnaie autour du denier d’argent (qui restera la référence jusqu’au XIIIe siècle), et confie l’administration des provinces à des comtes surveillés par des inspecteurs itinérants, les missi dominici. Ce renouveau intellectuel et administratif a reçu le nom de renaissance carolingienne.
L’édifice ne survit pas longtemps à son fondateur. Dès 843, les petits-fils de Charlemagne signent le traité de Verdun, qui partage l’Empire en trois : Francie occidentale (grosso modo la future France), Francie orientale (embryon de la future Allemagne) et Lotharingie (bande centrale, de la mer du Nord à l’Italie). Affaiblie par les partages successifs, les raids vikings et la montée en puissance de l’aristocratie régionale, la dynastie s’éteint finalement en 987 en Francie occidentale : les grands du royaume préfèrent alors élire Hugues Capet plutôt que l’héritier carolingien, Charles de Basse-Lotharingie. L’héritage de la dynastie ne disparaît pourtant pas avec elle. Il structure les royaumes médiévaux qui lui succèdent, inspire au Xe siècle le Saint-Empire romain germanique fondé par Otton Ier, instaure un modèle d’alliance entre pouvoir royal et papauté qui sera repris jusqu’à la fin du Moyen Âge, et sera revendiqué jusque dans les projets d’unité européenne du XXe siècle.
Les sept titres qui suivent obéissent à un ordre de lecture progressif. On commence par la synthèse la plus brève, pour fixer les grandes lignes. On passe ensuite aux deux manuels universitaires, qui structurent le cadre chronologique et thématique. On plonge alors dans la somme de référence, avant d’aborder les deux biographies consacrées à Charlemagne. Le parcours s’achève avec la source primaire : ce bref récit du IXe siècle qui a conditionné notre regard sur Charlemagne.
1. Les Carolingiens (Sylvie Joye, 2025)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Maîtresse de conférences à l’université de Reims et spécialiste des sociétés du haut Moyen Âge, Sylvie Joye signe le volume « Que sais-je ? » consacré à la dynastie. Le format impose sa loi : 128 pages pour traverser trois siècles et un continent. L’autrice relève le défi sans céder à la simplification. Elle articule son propos autour de quatre chapitres — la trajectoire politique de l’Empire, son administration, le renouveau culturel et religieux, la hiérarchie sociale — qui permettent de saisir rapidement ce que la dynastie a changé dans la vie des Francs.
L’ouvrage constitue une initiation rigoureuse, pas une vulgarisation au rabais. On y trouve Charles Martel, Pépin le Bref, Charlemagne et leurs successeurs, mais aussi le fonctionnement concret du pouvoir. Sans administration centralisée, sans police d’État, sans moyen de communication rapide, comment un empire de cette taille peut-il tenir debout ? La réponse passe par trois relais : les évêques, dont le maillage couvre tout le territoire et qui servent de hauts fonctionnaires ; les comtes, aristocrates nommés par le roi pour gouverner les provinces en son nom ; et les grands monastères, à la fois centres économiques, foyers intellectuels et bases arrière de la politique impériale.
Sylvie Joye accorde également une attention particulière à la place des femmes — reines, abbesses, grandes aristocrates qui ont souvent pesé sur les décisions politiques — et aux mécanismes sociaux escamotés par les récits purement événementiels. Pour qui veut poser un premier regard cohérent sur la période sans s’engager dans un pavé, ce petit volume remplit exactement son office, tout en donnant envie de continuer.
2. L’Europe carolingienne, 714-888 (Geneviève Bührer-Thierry et Patrick Boucheron, 1999)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publié dans la collection universitaire Cursus chez Armand Colin, ce manuel a été refondu à plusieurs reprises depuis sa parution, jusqu’à une quatrième édition en 2019. Professeure à Paris-1 Panthéon-Sorbonne, Geneviève Bührer-Thierry en assure seule la rédaction dans les dernières versions, dans la lignée d’une collaboration initiale avec Patrick Boucheron, aujourd’hui professeur au Collège de France. Le livre déroule d’abord les règnes successifs de Charles Martel aux derniers Carolingiens, puis bascule dans une série de chapitres thématiques consacrés à l’Église, à la culture des élites, à l’aristocratie, au centre rhénan de l’Empire (la région Rhin-Meuse-Moselle, où se trouvent Aix-la-Chapelle et les grands monastères de la cour), et à ses marges, là où l’autorité royale s’effrite.
Le parti pris est explicitement européen : il ne s’agit pas d’écrire la préhistoire de la France, mais de prendre au sérieux la construction d’un espace qui s’étendait de l’Elbe aux Pyrénées. L’autrice accorde une place particulière au rôle des femmes, et à la manière dont le pouvoir découpe, surveille et fait circuler ses ordres sur un territoire aussi vaste — deux axes qui ont renouvelé la recherche sur le haut Moyen Âge depuis une trentaine d’années. Le récit des règnes et des batailles cohabite ainsi avec des questions qui animent aujourd’hui les médiévistes, ce qui en fait un manuel à la fois classique dans sa structure et actuel dans ses préoccupations.
Conçu pour les étudiant·es en histoire, il reste parfaitement lisible pour un public curieux, à condition d’accepter une certaine densité. On lui reproche parfois de survoler certains aspects — l’administration fine, par exemple — et de supposer déjà quelques repères sur la période mérovingienne. Rien de tout cela ne le disqualifie ; il reste l’un des meilleurs manuels universitaires sur le sujet.
3. Histoire des Carolingiens, VIIIe-Xe siècle (Marie-Céline Isaïa, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publiée initialement au Seuil puis reprise dans la collection Points Histoire, cette synthèse de Marie-Céline Isaïa, maîtresse de conférences à Lyon 3, embrasse une chronologie inhabituellement large : des années 710 jusqu’en 991, date à laquelle Hugues Capet fait capturer Charles de Basse-Lotharingie pour en finir avec les prétentions carolingiennes au trône. Aucun ouvrage récent n’avait jusque-là couvert l’intégralité de la période. Cette amplitude permet de prendre la mesure de la durée réelle de la dynastie, que le seul règne de Charlemagne a tendance à éclipser dans l’imaginaire collectif.
Le point de vue choisi est celui de la Francie occidentale — la portion de l’Empire qui revient en 843 à Charles le Chauve et qui deviendra progressivement le royaume de France. Non par réflexe national (l’autrice se garde d’y chercher les racines d’une France encore introuvable à cette époque), mais parce qu’il s’agit d’un poste d’observation privilégié pour comprendre les innovations politiques de la période, notamment la naissance des principautés : ces grands ensembles territoriaux (Aquitaine, Bourgogne, Flandre, Normandie plus tard) qui échappent progressivement au contrôle royal et sont gouvernés par des lignées aristocratiques quasi autonomes.
Derrière la chronologie dynastique, l’ouvrage déploie une histoire des sociétés : comment une famille obtient la fidélité des grands, comment elle convainc ses sujets qu’elle est à sa place, comment évêques, moines et laïcs participent à la fabrique d’un ordre politique reconnu comme légitime. Le volume s’adresse aux étudiants et aux curieux, avec des extraits de sources traduites, un lexique, des cartes et des arbres généalogiques qui en font un instrument de travail efficace. C’est aujourd’hui l’une des meilleures synthèses disponibles en français sur la totalité de la période, et elle se lit très bien en complément du manuel précédent.
4. Les Carolingiens : une famille qui fit l’Europe (Pierre Riché, 1983)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Paru chez Hachette en 1983 et réédité de nombreuses fois en collection Pluriel, le livre de Pierre Riché est devenu un classique. Professeur émérite à Paris-X Nanterre, mort en 2019, l’auteur fut l’un des grands spécialistes français du haut Moyen Âge au XXe siècle, et particulièrement de l’éducation et de la culture à cette période. Il retrace ici quatre siècles d’histoire dynastique, depuis Pépin l’Ancien — l’ancêtre fondateur de la lignée, mort vers 640 — jusqu’à l’extinction de la branche royale carolingienne à la fin du Xe siècle. Le sous-titre résume l’ambition : suivre non un règne ou une époque, mais une famille, ses stratégies matrimoniales, ses alliances, ses divisions internes, sa capacité à se maintenir au sommet pendant trois cents ans.
La force du livre tient à son ampleur. Riché fait défiler les Pippinides — ces ancêtres qui ne furent jamais rois mais concentrèrent progressivement tous les pouvoirs — puis les Carolingiens proprement dits à partir du sacre de Pépin le Bref en 751. Il présente surtout les grandes institutions qui naissent alors. Le sacre royal transforme le roi en élu de Dieu ; les États pontificaux apparaissent en 754 lorsque Pépin le Bref concède au pape les territoires autour de Rome et fait du chef de l’Église un prince temporel ; la vassalité se généralise, ce lien personnel par lequel un homme libre se met au service d’un seigneur en échange de protection et d’une terre concédée en fief.
Quarante ans après sa parution, le volume a évidemment vieilli sur quelques points. L’arrière-plan européaniste reflète assez nettement le contexte de la construction communautaire des années 1980, et certaines analyses (notamment sur la chute de Rome) ont été nuancées par la recherche récente. Rien de rédhibitoire pour autant : le livre reste incontournable par la somme d’informations qu’il rassemble. On gagnera à le lire après les synthèses précédentes, qui en offrent un contrepoint plus actuel.
5. Charlemagne (Bruno Dumézil, 2024)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur à Sorbonne Université et à l’École polytechnique, Bruno Dumézil s’était déjà attaqué aux prédécesseurs de Charlemagne dans L’Empire mérovingien (2023). Il livre ici, aux PUF, une biographie compacte — environ 220 pages — du monarque le plus célèbre de la dynastie suivante, qui se trouve être aussi le plus mythifié. Le livre prolonge une série de cours sonores enregistrés chez Frémeaux & Associés, ce qui lui donne une tonalité pédagogique et un rythme soutenu. Il a été sélectionné pour le Prix lycéen du livre d’histoire 2025.
L’objectif du volume est de dépouiller Charlemagne de ses mythes pour retrouver l’homme du VIIIe siècle. Dumézil rappelle d’entrée une évidence souvent oubliée : l’empereur ne s’est jamais appelé Charlemagne de son vivant, il répondait au nom de Karl ou Carolus. L’auteur montre comment le personnage s’est construit lui-même une image, relayée ensuite par son entourage, puis par douze siècles de récupérations politiques. La barbe fleurie, l’épée Joyeuse, le « père de l’Europe », le roi qui aurait « inventé l’école » : autant de légendes dont Dumézil démêle la fabrication. La dernière, par exemple, date du XIXe siècle ; Charlemagne a certes soutenu le renouveau des écoles monastiques et cathédrales pour former un clergé lettré, mais l’idée qu’il ait créé l’école au sens moderne est un anachronisme républicain.
Ce qui émerge est un portrait nuancé : un roi de guerre, un monarque chrétien préoccupé d’orthodoxie, un homme à la vie familiale agitée (cinq épouses, de nombreuses concubines, une dizaine d’enfants), un bâtisseur somme toute modeste — son grand projet de pont sur la Meuse fut emporté par les intempéries après quelques années de travaux, rappel qu’on a affaire à un souverain du VIIIe siècle, pas à un demi-dieu. Le livre convient à qui veut une biographie moderne, accessible et relativement brève. Certains lecteurs lui reprochent une facture un peu lisse par rapport au précédent volume de l’auteur consacré à la reine Brunehaut ; l’accueil général demeure cependant très positif.
6. Charlemagne (Jean Favier, 1999)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
À l’autre extrémité du spectre, la somme de Jean Favier, publiée chez Fayard en 1999, culmine à près de 800 pages. Médiéviste reconnu, mort en 2014, Jean Favier dirigea tour à tour les Archives nationales puis la Bibliothèque nationale de France. Il déploie ici un savoir encyclopédique. Le livre ne se contente pas de suivre la vie de Charlemagne : il organise son propos par thèmes et traite tour à tour la guerre, l’administration, la monnaie, l’économie rurale, la théologie, les arts, la législation et la construction monumentale.
Cette approche transforme la biographie en portrait complet d’une époque. On y découvre un Charlemagne autodidacte féru de poésie latine, capable de lire le grec ; un chef de guerre impitoyable face aux Saxons, peuple païen qu’il soumet après plus de trente ans de campagnes (dont l’épisode glaçant de Verden en 782, où quatre mille cinq cents prisonniers saxons auraient été décapités sur ses ordres) ; un législateur méticuleux ; un organisateur d’État. Favier n’évite pas la dimension légendaire, à laquelle il consacre une partie conséquente en fin de volume : Charlemagne comme héros des chansons de geste à partir du XIe siècle (ces longs poèmes épiques en vers dont la Chanson de Roland est la plus célèbre), comme référence fondatrice du Saint-Empire romain germanique à partir d’Otton Ier en 962, comme modèle pour la monarchie capétienne, puis pour les récupérations contemporaines, de Napoléon à la construction européenne.
Le lecteur ou la lectrice y trouvera de tout, mais devra consentir l’effort. Le volume suppose un certain goût pour la densité documentaire et se lit par sections plutôt que d’une traite. On le tient généralement pour la biographie de référence en langue française sur le sujet, malgré — ou grâce à — ses proportions imposantes.
7. Vie de Charlemagne (Éginhard, éd. Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Pour finir, il faut remonter à la source. Lettré formé à la grande abbaye de Fulda en Germanie, Éginhard (vers 770-840) est envoyé vers 791 à la cour de Charlemagne. Il y suit l’enseignement d’Alcuin — le grand savant anglo-saxon venu d’York à l’invitation de l’empereur — avant d’occuper la charge de directeur des bâtiments royaux. C’est une dizaine d’années après la mort de son maître, vers 828, qu’il rédige sa Vita Karoli. Ce texte bref — quelques dizaines de pages — est le document fondateur de l’image occidentale de Charlemagne. Sans lui, le souverain aurait été noyé dans la documentation administrative et dans les annales royales, ces chroniques officielles qui consignent les événements année après année mais ne donnent guère de consistance à ceux qui les vivent. Avec Éginhard, Charlemagne devient un personnage, avec un corps, des goûts, des habitudes, un caractère.
L’édition dirigée par Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, parue aux Belles Lettres en 2014 pour la version bilingue latin-français puis en 2019 pour la traduction seule, remplace celle de Louis Halphen (1923) qui faisait jusque-là référence. Elle intègre les travaux récents sur la datation du texte, sur ses sources et sur ses intentions politiques. Car Éginhard ne se contente pas de rapporter : il calque délibérément sa biographie sur la Vie des douze Césars de Suétone, biographe romain des premiers empereurs qui écrivait au IIe siècle. Ce choix place Charlemagne dans la continuité directe des Césars — une manière de légitimer, par la forme même du texte, le titre impérial revendiqué depuis 800.
Éginhard écrit sous le règne de Louis le Pieux, fils et successeur de Charlemagne, et son récit est tout sauf neutre. Il construit avec méthode le contraste entre des Mérovingiens présentés comme oisifs (d’où viendra l’expression de « rois fainéants ») et un grand conquérant chrétien qu’il faut imiter. Lire Éginhard à la fin du parcours prend alors tout son sens : les clichés patiemment démontés dans les ouvrages précédents se trouvent ici à l’état naissant. L’empereur qui s’exerce à écrire la nuit avec des tablettes glissées sous son oreiller, qui aime nager avec ses proches dans les thermes d’Aix-la-Chapelle, qui se fait lire La Cité de Dieu de saint Augustin pendant ses repas : tout cela vient d’ici. Source historique de premier plan et cas d’école sur la construction d’une mémoire officielle, la Vita Karoli referme le parcours avec d’autant plus de force qu’elle en constitue aussi le point de départ.