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Que lire après « Le Prince » de Nicolas Machiavel ?

Que lire après « Le Prince » de Nicolas Machiavel ?

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Rédigé en 1513 et publié à titre posthume en 1532, Le Prince (Il Principe) de Nicolas Machiavel est un traité politique adressé à Laurent II de Médicis. En vingt-six chapitres, l’ancien secrétaire de la chancellerie de Florence y analyse les moyens par lesquels un souverain peut conquérir, maintenir et consolider son pouvoir — non à partir de la morale chrétienne ou des idéaux philosophiques, mais de l’observation froide de la réalité politique et des exemples historiques, de César Borgia aux empereurs romains. Machiavel y rompt avec la tradition médiévale des « miroirs des princes » : là où ses prédécesseurs prescrivaient au souverain d’être vertueux, lui recommande de savoir ne pas l’être, si la nécessité l’exige. Mis à l’Index par l’Église en 1559, le livre n’a cessé d’irriter et de nourrir la pensée politique occidentale — au point de donner naissance à un adjectif que son auteur n’aurait sans doute pas renié.

Si vous vous demandez quoi lire après Le Prince, voici des recommandations  dans la même veine : traités sur la souveraineté, manuels de gouvernement, réflexions sur la puissance et la guerre — de quoi prolonger la lecture sur un bon millénaire.


1. Discours sur la première décade de Tite-Live (Nicolas Machiavel, 1531)

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Là où Le Prince s’adressait à un monarque, les Discours parlent à celles et ceux qui veulent comprendre comment fonctionne une république. Rédigé entre 1513 et 1519 sous la forme d’un commentaire des dix premiers livres de l’Histoire romaine de Tite-Live, l’ouvrage est dédié à Zanobi Buondelmonti et Cosimo Rucellai, deux jeunes aristocrates florentins qui se réunissaient dans les jardins Oricellari pour débattre de politique. Machiavel y examine ce qui a fait la grandeur de la République romaine : ses institutions, ses conflits internes entre le Sénat et le peuple, son rapport à la religion et sa capacité à se renouveler face à la corruption.

C’est dans les Discours que la pensée machiavélienne atteint son point d’équilibre. Machiavel y défend une thèse qui ne passe pas inaperçue : la désunion entre patriciens et plébéiens, loin d’être une faiblesse, a été le moteur de la liberté romaine. Il va jusqu’à affirmer que la multitude, quand elle est encadrée par de bonnes lois, se montre plus sage et plus constante qu’un prince. On est loin du cynisme qu’on lui prête d’ordinaire. Pour le philosophe Leo Strauss, l’une des grandes originalités de Machiavel a été de penser la politique non à partir du bien souhaitable, mais à partir du mal parfois nécessaire — et c’est dans les Discours, plus encore que dans Le Prince, que ce renversement déploie toutes ses conséquences.


2. L’Art de la guerre (Nicolas Machiavel, 1521)

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Seul ouvrage politique que Machiavel ait vu paraître de son vivant, L’Art de la guerre occupe une place à part parmi ses écrits. Le traité prend la forme d’un dialogue entre Fabrizio Colonna, condottiere réel, et quatre jeunes Florentins, dans les jardins Oricellari — le même lieu qui avait inspiré les Discours. Machiavel, lui, reste en retrait : il rapporte la conversation sans y prendre part.

Derrière les considérations sur la formation des fantassins ou le choix entre infanterie et cavalerie, l’enjeu est ailleurs : c’est une réflexion sur l’autonomie politique des cités italiennes. Le plaidoyer central du livre tient en une idée : un État qui confie sa défense à des mercenaires court à sa perte. Machiavel y défend avec vigueur la conscription citoyenne, et va chercher ses modèles chez les Romains. Les questions qu’il soulève — quelles limites la politique impose-t-elle à la guerre ? comment définir l’autorité militaire ? — n’ont rien perdu de leur actualité, et suffisent à placer Machiavel aux côtés de Sun Tzu et de Clausewitz parmi les théoriciens intemporels du fait guerrier.


3. De la raison d’État (Giovanni Botero, 1589)

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Le titre de cet ouvrage est devenu un concept. Giovanni Botero (1544-1617), ancien jésuite devenu secrétaire de puissants cardinaux et consulteur de la Congrégation de l’Index, est le premier à consacrer un traité entier à cette notion de raison d’État — qu’il définit dès les premières lignes comme « la connaissance des moyens propres à fonder, conserver et accroître » l’État. Botero entend codifier l’art de gouverner cette entité politique encore neuve qu’est l’État moderne, alors même qu’il affiche un rejet de l’héritage de Machiavel. En pratique, il lui emprunte beaucoup plus qu’il ne veut bien l’admettre.

Là où Machiavel raisonnait en termes de force militaire et de virtù, Botero place l’économie au cœur de la puissance étatique : population, agriculture, commerce, richesse des nations — voilà, selon lui, les vrais piliers d’un État solide. Il traite aussi bien de fiscalité que de stratégie militaire, de luxe que de colonisation, et n’hésite pas à attaquer les vices de l’Église — ce qui ne manque pas de sel pour un homme de la curie romaine. Traduit trois fois en français (en 1599, 1606 et 2014), le livre a inauguré un genre entier — la littérature de la raison d’État — qui allait proliférer en Italie, puis dans toute l’Europe, pendant plus d’un siècle.


4. Manuel du Prince Indien – L’Arthashastra (Kautilya, IVe siècle av. J.-C.)

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Bien avant que Machiavel ne conseille à son prince de savoir « entrer dans le mal », un traité sanskrit formulait des préceptes d’une froideur comparable — avec environ dix-huit siècles d’avance. L’Arthashastra, dont le titre peut se traduire par « Traité du profit » ou « Traité de l’intérêt », est attribué à Kautilya (aussi connu sous le nom de Chanakya), conseiller de l’empereur Chandragupta Maurya, fondateur de la dynastie Maurya. Perdu pendant des siècles, le texte n’a été redécouvert qu’en 1905, sur des feuilles de palmier, dans la bibliothèque orientale de Mysore.

Le traité ne s’embarrasse pas de considérations sur la meilleure forme de gouvernement : pour Kautilya, la monarchie absolue est la seule option viable, et sans un pouvoir fort, la violence anarchique l’emporte. Le reste en découle : l’ouvrage est un manuel d’instruction princière d’une précision redoutable : gestion de l’économie, régulation du commerce, réseau d’espions, diplomatie avec alliés et ennemis, et bien sûr l’art de la guerre. La théorie du « Cercle des États » — où chaque voisin est un ennemi potentiel et le voisin de votre voisin un allié naturel — annonce, vingt-trois siècles à l’avance, les logiques géopolitiques modernes. Comme l’a résumé Gérard Chaliand, l’Arthashastra est à la naissance du politique ce que Sun Tzu est à la naissance de la stratégie.


5. Considérations politiques sur les coups d’État (Gabriel Naudé, 1639)

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Voici un livre qui a pris soin de naître dans le secret. Gabriel Naudé (1600-1653), bibliothécaire érudit et libertin au sens philosophique du terme, fait imprimer son ouvrage à Rome en douze exemplaires seulement — du moins si l’on en croit l’auteur lui-même, qui avait un certain goût pour la mise en scène. Le texte est adressé au cardinal de Bagni, son protecteur, et ne sera réédité qu’en 1667, après des décennies de circulation confidentielle parmi les esprits libres d’Europe.

Le propos est radical : Naudé entreprend de dévoiler les mécanismes du pouvoir tels qu’ils opèrent réellement — par la violence, la ruse et le secret. Le coup d’État, selon sa définition, est un acte d’exception dont seul le résultat vient, après coup, fonder la légitimité. La Saint-Barthélemy y est analysée non comme un crime, mais comme un coup d’État imparfait — imparfait parce qu’il n’a « été fait qu’à demi ». Cette jubilation froide, cette façon d’exposer la brutalité du politique sans la moindre transcendance religieuse, a valu à Naudé sa réputation de machiavélien accompli. Mais l’intérêt du livre tient aussi à ce qu’il révèle sur le rôle émergent de l’imprimé dans les stratégies politiques : Naudé, en bon bibliothécaire, avait compris que publier un secret d’État, c’est déjà le transformer.


6. Les Six Livres de la République (Jean Bodin, 1576)

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Quatre ans après la Saint-Barthélemy, alors que les guerres de Religion ravagent la France, Jean Bodin (1529-1596) — juriste, philosophe et magistrat — publie en français (et non en latin, pour être lu du plus grand nombre) un traité en six livres qui va poser les fondements de la théorie moderne de la souveraineté. La République, au sens où Bodin l’entend, ne désigne pas un régime opposé à la monarchie : c’est la chose publique, l’État organisé par le droit. Sa définition est restée célèbre : « un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »

Bodin condense sa thèse en une formule : la souveraineté est absolue, perpétuelle et indivisible. Le souverain est celui qui donne la loi à tous sans la recevoir de personne — première marque du prince souverain. Mais Bodin n’est pas un simple apologiste de l’absolutisme : il refuse explicitement le machiavélisme, rappelle que le pouvoir royal est soumis aux lois de Dieu et de la nature, et introduit une distinction fondamentale entre État et gouvernement — une monarchie peut très bien être gouvernée de manière populaire. Étudié dès les années 1570 à Cambridge et à Londres, traduit en latin par Bodin lui-même en 1586, l’ouvrage a inspiré Grotius, Hobbes et Locke, et se trouvait déjà dans les bibliothèques des premiers colons puritains de Nouvelle-Angleterre en 1620.


7. Léviathan (Thomas Hobbes, 1651)

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Le titre vient de la Bible — un monstre marin d’une puissance inégalée —, et le frontispice vaut à lui seul un traité : un géant couronné dont le corps est composé d’une multitude de petites figures humaines. C’est l’image de l’État selon Thomas Hobbes (1588-1679) : un « dieu mortel » né du renoncement volontaire de chaque individu à sa liberté naturelle. Publié en pleine tourmente de la guerre civile anglaise, le Léviathan propose une théorie radicale du contrat social, adossée à une vision très sombre de la nature humaine.

Pour Hobbes, l’état de nature est une « guerre de chacun contre chacun » (bellum omnium contra omnes), où la vie humaine est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Puisque chaque individu est poussé par le désir de pouvoir et la peur d’une mort violente, la seule issue rationnelle consiste à transférer tous ses droits à un souverain unique — homme ou assemblée — doté d’un pouvoir absolu. Ce souverain n’est pas lié par le contrat : il s’élève au-dessus de la société et détient le monopole de la contrainte légitime. Si le schéma peut sembler favorable au despotisme, Hobbes conserve un droit fondamental inaliénable : celui de résister quand sa propre vie est en danger. Paradoxe d’un système où l’on renonce à tout sauf à l’essentiel.


8. Traité politique (Baruch Spinoza, 1677)

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Spinoza (1632-1677) rédige le Traité politique entre 1675 et 1677, sans parvenir à l’achever : la mort l’interrompt au chapitre XI, consacré à la démocratie. L’ouvrage, publié à titre posthume dans les Opera posthuma, s’ouvre par un hommage explicite à Machiavel — geste peu banal chez l’auteur de l’Éthique — et prend le contrepied des utopies politiques. Les philosophes, écrit Spinoza, ont le tort de concevoir les hommes tels qu’ils devraient être plutôt que tels qu’ils sont. Lui entend partir de la nature humaine réelle, gouvernée par les passions autant que par la raison.

Tout repose sur une idée : la puissance de la multitude. Le droit de l’État n’est rien d’autre que la puissance collective des individus qui le composent. La paix véritable, pour Spinoza, ne saurait se réduire à une simple absence de guerre obtenue par la terreur — ce serait une « solitude », non une concorde. L’État doit garantir non seulement la sécurité, mais aussi la liberté. Le Traité examine tour à tour la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, avec le souci, pour chaque régime, de trouver les institutions qui empêcheraient le pouvoir de dégénérer en tyrannie. Le fait que le chapitre sur la démocratie — régime que Spinoza qualifie d’« entièrement absolu » — soit resté inachevé a de quoi frustrer : c’est précisément là que le Traité allait.


9. La Guerre du Péloponnèse (Thucydide, Ve siècle av. J.-C.)

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Bien avant Machiavel, il y a eu Thucydide. L’historien athénien (né vers 460 av. J.-C.) a vécu le conflit entre Athènes et Sparte (431-404 av. J.-C.) successivement comme citoyen, stratège, puis exilé — banni en 424 après un revers militaire, il ne revit sa cité qu’après sa défaite. C’est pendant ces vingt ans d’exil qu’il rédige son récit, saison par saison, en huit livres, avec un souci de la preuve qui n’avait alors aucun équivalent. L’ouvrage reste inachevé : le récit s’interrompt en 411, bien avant la capitulation d’Athènes.

La force politique du texte tient à un parti pris : Thucydide refuse toute explication surnaturelle. Les guerres n’ont que des causes humaines : la peur, l’intérêt, l’honneur. Le célèbre dialogue entre Athéniens et Méliens, où les premiers expliquent sans fard aux seconds que le droit du plus fort est la seule loi des relations entre cités, pourrait être enseigné tel quel dans une faculté de sciences politiques aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Hobbes a traduit Thucydide, ni si le secrétaire d’État américain George Marshall déclarait en 1947 qu’on ne pouvait « sérieusement réfléchir aux questions de l’heure sans avoir en tête la guerre du Péloponnèse ». Thucydide voulait écrire un « trésor pour toujours » : mission accomplie.