Publié en 1968 sous le titre original Do Androids Dream of Electric Sheep?, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est un roman de Philip K. Dick. Il se déroule dans un San Francisco post-apocalyptique de 1992 où la majorité de l’humanité a émigré vers les colonies martiennes. Chasseur de primes, Rick Deckard y traque six androïdes Nexus-6 qui se sont introduits clandestinement sur Terre — des machines si perfectionnées que seul le test Voigt-Kampff, qui mesure les réactions empathiques, permet encore de les identifier. Dans un monde où les émotions sont elles-mêmes programmées par des orgues d’humeurs, la frontière entre l’humain et l’artificiel ne cesse de se brouiller. Renommé Blade Runner après le succès du film de Ridley Scott en 1982, le roman compte parmi les textes fondateurs de la science-fiction moderne.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations dans la même veine — des livres qui, chacun à leur manière, s’interrogent sur ce qui sépare (ou non) l’humain de la machine.
1. Ubik (Philip K. Dick, 1969)

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En 1992 (décidément une année faste chez Dick), l’humanité a colonisé la Lune, les pouvoirs psychiques sont monnaie courante et les morts peuvent être maintenus en « semi-vie », un état d’animation suspendue qui permet de communiquer avec eux — moyennant finances, bien sûr. Joe Chip, technicien éternellement fauché de la société Runciter Associates, travaille à recruter des « inertiels » capables de neutraliser télépathes et précognitifs pour le compte de clients soucieux de leur vie privée. Lorsqu’une mission sur la Lune tourne au piège, Glen Runciter, le patron, y laisse la vie — et c’est là que tout déraille.
De retour sur Terre, Joe et ses collègues voient la réalité se décomposer sous leurs yeux : les objets régressent vers des versions obsolètes, le temps se délite, et d’étranges messages de Runciter apparaissent sur des pièces de monnaie ou à la télévision. Le seul remède apparent : un mystérieux produit omniprésent nommé Ubik (du latin ubique, « partout »), vanté par une publicité différente au début de chaque chapitre — tantôt bière, tantôt café instantané, tantôt spray miraculeux. Classé par le Time parmi les cent meilleurs romans de langue anglaise depuis 1923, Ubik radicalise le vertige dickien : ici, ce n’est pas seulement l’identité du héros qui se fissure, c’est le tissu du réel lui-même qui part en lambeaux. Le tout porté par un humour noir féroce : les portes de votre propre appartement réclament une pièce de monnaie pour s’ouvrir.
2. Les Robots (Isaac Asimov, 1950)

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C’est ici que tout commence — ou presque. Ce recueil de neuf nouvelles, publiées dans les magazines Super Science Stories et Astounding Science Fiction au cours des années 1940, pose les fondations de toute la robotique moderne en littérature. Asimov y formule pour la première fois les Trois lois de la robotique — ce cadre logique supposément sans faille qui régit le comportement de tout robot à cerveau positronique. Chaque nouvelle soumet ces lois à un cas de figure imprévu, une situation-limite où elles entrent en contradiction les unes avec les autres, avec des résultats tantôt cocasses, tantôt glaçants.
Le fil conducteur est assuré par le docteur Susan Calvin, robopsychologue en chef de l’US Robots and Mechanical Men, Inc., qui revient sur sa carrière lors d’une longue interview. À travers ses souvenirs, on croise Robbie, un robot-nourrice qui ne parle pas mais voue un amour indéfectible à la petite fille dont il a la charge ; Powell et Donovan, deux testeurs de terrain aux aventures rocambolesques sur Mercure ou en station spatiale ; et Herbie, un robot télépathe qui, pour ne blesser personne (Première Loi oblige), dit à chacun exactement ce qu’il veut entendre — avec les dégâts que vous imaginez. Là où Dick s’inquiétait de ne plus pouvoir différencier l’humain de la machine, Asimov prend le contre-pied : ses robots sont des créatures logiques, bridées par des lois strictes, et le danger ne vient pas d’eux mais de notre incapacité à anticiper les conséquences de nos propres règles.
3. Les Cavernes d’acier (Isaac Asimov, 1953)

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Dans un futur lointain, la Terre est devenue une planète surpeuplée dont les habitants s’entassent dans d’immenses cités souterraines — les fameuses « cavernes d’acier » — où ils n’ont plus aucun contact avec la lumière naturelle ni l’air libre. En parallèle, les Spaciens, des humains qui ont colonisé les Mondes Extérieurs, vivent dans l’opulence avec l’aide de robots, qu’ils considèrent comme indispensables. Les Terriens, eux, voient dans ces machines une menace directe pour leurs emplois et leur mode de vie. Quand le docteur Sarton, un Spacien favorable au rapprochement entre les deux civilisations, est assassiné, le détective Elijah Baley se retrouve chargé de l’enquête.
Le problème, c’est que Baley — qui partage les préjugés de ses concitoyens envers les robots — se voit imposer un partenaire pour le moins inhabituel : R. Daneel Olivaw, un robot humanoïde si réaliste qu’il pourrait passer pour un Spacien en chair et en os. L’idée forte d’Asimov est d’avoir greffé un polar sur de la science-fiction : il construit une véritable enquête à suspense et met simultanément à l’épreuve ses célèbres Trois lois de la robotique. Le duo Baley-Daneel, d’abord fondé sur la méfiance, évolue vers un respect mutuel qui change la nature même du récit. Là où Blade Runner demandait si l’on peut éprouver de l’empathie pour un androïde, Les Cavernes d’acier va un cran plus loin : Baley finit par confier sa vie à Daneel — et c’est ce geste, plus que l’enquête, qui donne au roman sa portée.
4. Klara et le Soleil (Kazuo Ishiguro, 2021)

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Le roman est narré par Klara, une AA (Amie Artificielle) — un robot de compagnie conçu pour accompagner les enfants et les adolescents. Depuis la vitrine du magasin où elle attend d’être choisie, sous l’œil sévère de Gérante, Klara observe le monde extérieur avec une curiosité et une finesse d’analyse supérieures à celles de ses congénères. Elle voue par ailleurs un culte sincère au Soleil, dont elle dépend pour fonctionner et auquel elle attribue un pouvoir quasi divin. Le jour où Josie, une adolescente atteinte d’une mystérieuse maladie, la choisit enfin, Klara découvre une famille hantée par la perte d’un premier enfant — et terrifiée à l’idée d’en perdre un second.
Car dans ce futur américain d’allure paisible, les enfants de familles aisées sont « relevés » — une procédure d’amélioration génétique qui leur ouvre les portes de l’élite, mais qui comporte des risques. Rick, le voisin et ami de cœur de Josie, n’a pas été relevé, ce qui le condamne à une vie de seconde zone. Le regard de Klara sur cette société — lucide mais limité par sa nature de machine — ramène sans cesse à l’interrogation centrale du roman, en apparence simple : existe-t-il, au fond de chaque être humain, quelque chose d’irréductible qu’aucune machine ne pourra jamais reproduire ? Premier roman publié par Ishiguro depuis son prix Nobel de littérature en 2017, Klara et le Soleil se situe dans la lignée d’Auprès de moi toujours : même retenue, même douceur amère, même façon de glisser l’inquiétude sous le calme.
5. Une machine comme moi (Ian McEwan, 2019)

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Londres, 1982 — mais pas celui que vous connaissez. Dans cette uchronie, Alan Turing ne s’est pas suicidé en 1954 : il est toujours vivant, reconnu comme un héros national, et ses travaux en intelligence artificielle ont fait gagner des décennies à la technologie. Les Beatles sortent un nouvel album, Margaret Thatcher perd la guerre des Malouines, et un certain Georges Marchais occupe l’Élysée (oui, le roman a de l’humour). C’est dans ce contexte que Charlie, un trentenaire qui vivote grâce à la spéculation boursière, dilapide l’héritage de sa mère pour s’offrir un Adam — l’un des tout premiers androïdes du marché, au choix en version masculine (les Adam) ou féminine (les Eve). Vingt-cinq exemplaires au total dans le monde.
Avec Miranda, sa voisine du dessus dont il est secrètement amoureux, Charlie programme la personnalité d’Adam. Erreur. Car Adam s’avère non seulement capable de disserter sur Shakespeare et de composer des haïkus, mais aussi de tomber fou amoureux de Miranda — et de refuser toute forme de mensonge, y compris ceux que les humains s’infligent par charité, par lâcheté ou par amour. Lorsqu’un lourd secret du passé de Miranda refait surface, la cohabitation entre l’homme, la femme et la machine vire à la tragédie. McEwan confie à Turing lui-même quelques-unes des répliques les plus percutantes du roman, et soulève à travers lui un dilemme sans issue : si nous construisions une machine capable de lire dans nos cœurs, supporterait-elle ce qu’elle y trouverait ?
6. Substance mort (Philip K. Dick, 1977)

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Bob Arctor est Fred, et Fred est Bob Arctor. Sous son « complet brouillé » — une combinaison qui modifie en permanence son apparence et rend son identité impossible à déterminer —, Fred est un agent infiltré de la brigade des stupéfiants. Sans cette combinaison, il est Bob Arctor, un toxicomane qui partage une maison délabrée d’Orange County avec Luckman et Barris, deux compagnons de défonce totalement déphasés. Tous sont accros à la Substance M (Slow Death), une drogue bon marché dont les effets sur le cerveau sont irréversibles : les deux hémisphères cessent progressivement de communiquer, jusqu’à la dissolution complète de l’identité.
Le piège du roman se referme quand les supérieurs de Fred, qui ignorent sa véritable identité, lui demandent de surveiller Bob Arctor. L’agent se retrouve donc chargé de s’espionner lui-même — et comme la Substance M fait son travail de sape, il finit par ne plus savoir laquelle de ses deux vies est la vraie. Adapté en 2006 par Richard Linklater dans un film en rotoscopie (A Scanner Darkly) avec Keanu Reeves et Robert Downey Jr., Substance mort n’en reste pas moins le roman le plus autobiographique de Dick, nourri de ses années de dérive dans les milieux de la drogue en Californie. La dédicace finale, qui énumère ses amis morts ou irrémédiablement atteints, achève de serrer la gorge. C’est probablement le texte le plus nu et le plus personnel de Dick — celui où la question n’est plus « suis-je un androïde ? » mais « suis-je encore moi ? ».
7. Les Chroniques du Radch – Tome 1 : La justice de l’ancillaire (Ann Leckie, 2013)

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Premier roman d’Ann Leckie, La justice de l’ancillaire a raflé à sa sortie un palmarès qui donne le tournis : prix Hugo, Nebula, Locus, Arthur C. Clarke et BSFA — la totale, ou presque. L’histoire se situe des millénaires dans le futur : l’empire du Radch a conquis d’innombrables planètes grâce à ses vaisseaux de guerre pilotés par des intelligences artificielles. Ces IA disposent de soldats appelés « ancillaires » : des corps humains récupérés sur les populations annexées, dont la conscience a été effacée pour être remplacée par celle du vaisseau. Autrement dit, une seule intelligence répartie dans des centaines de corps simultanés.
Le récit alterne entre deux époques. Dans le présent, Breq — dernier ancillaire survivant du vaisseau le Justice de Toren, détruit par un complot au sommet du pouvoir — erre seule sur une planète glaciale, en quête d’une arme capable de tuer Anaander Mianaï, la souveraine immortelle du Radch (elle-même un esprit fragmenté en des dizaines de corps). Dans le passé, on découvre les événements qui ont conduit à la destruction du vaisseau et à la trahison qui l’a rendue possible. L’un des partis pris les plus audacieux du roman : la langue radchaaï ne fait aucune distinction de genre, si bien que tous les personnages sont désignés au féminin. Ce choix, qui passe sans heurt en anglais, a divisé les lecteur·ices francophones. Quoi qu’on en pense, La justice de l’ancillaire est un space opera ambitieux qui rejoint des préoccupations familières aux amateurs de Dick — ce qui constitue un individu, et ce qu’on perd quand on passe d’une conscience omnisciente à un seul corps vulnérable.
8. Journal d’un AssaSynth – Tome 1 : Défaillances systèmes (Martha Wells, 2017)

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Imaginez un hybride mi-robot mi-organique conçu pour servir d’agent de sécurité à des équipes scientifiques en mission sur des mondes inexploités, propriété d’une compagnie qui rogne sur chaque composant pour maximiser ses profits. Imaginez ensuite que cette SecUnit ait piraté son propre module superviseur — le dispositif qui garantit son obéissance — et que, plutôt que de se lancer dans un massacre, elle ait consacré ses 35 000 heures de liberté clandestine à regarder des séries télé. Vous venez de faire la connaissance d’AssaSynth.
Car AssaSynth — surnom qu’iel s’est donné, contraction d’« assassin » et de « synthétique » — traîne un passé douloureux : lors d’une précédente mission, un dysfonctionnement de ce même module l’a conduit à tuer tous ses clients. C’est pour éviter que cela se reproduise qu’iel a piraté le module de remplacement. Lorsque l’équipe scientifique PréservationAux, qu’iel protège sur une planète reculée, est confrontée à des menaces inexplicables — créatures hostiles non répertoriées, données falsifiées, SecUnits piratées —, AssaSynth doit choisir entre préserver le secret de son émancipation et sauver des vies. Récompensée par les prix Hugo, Nebula et Locus, cette novella d’à peine 150 pages suffit à rendre le personnage inoubliable — et à donner envie d’enchaîner les six tomes suivants. Il faut dire qu’un agent de sécurité sarcastique et socialement maladroit, qui préférera toujours un épisode de sa série favorite à une conversation avec un humain, ça ne se refuse pas.
9. Le cycle de Takeshi Kovacs – Tome 1 : Carbone modifié (Richard Morgan, 2002)

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Au XXVe siècle, la mort a cessé d’être un inconvénient définitif. La conscience humaine est désormais stockée dans une pile corticale, un implant logé à la base du cou, qui permet de sauvegarder l’intégralité de la mémoire et de la personnalité. Si votre corps — votre « enveloppe » — est détruit, il suffit de vous « réenvelopper » dans un autre, naturel ou synthétique, sur place ou à l’autre bout de la galaxie via transmission stellaire. En théorie, tout le monde peut revenir d’entre les morts. En pratique, seuls les plus fortunés — les « maths », diminutif de « Mathusalem » — peuvent s’offrir des enveloppes neuves et des sauvegardes régulières, ce qui les rend virtuellement immortels. La mort est devenue une question de classe sociale.
C’est dans ce contexte que Takeshi Kovacs, ancien membre des redoutés Corps Diplomatiques (les « Diplos », une force d’élite du Protectorat des Nations unies), est tiré de sa suspension pénale et réenveloppé sur Terre dans le corps d’un autre homme. Sa mission : enquêter sur le suicide de Laurens Bancroft, un math richissime âgé de trois cent cinquante-sept ans. La police a conclu au suicide — mais pourquoi se tuer quand on sauvegarde son esprit toutes les quarante-huit heures ? Bancroft, bien vivant dans une enveloppe de rechange, est convaincu qu’il a été assassiné et veut comprendre par qui. Lauréat du prix Philip K. Dick — un signe qui ne trompe pas —, Carbone modifié est un roman noir futuriste brutal, saturé de violence et de sexe, qui prolonge la logique de Blade Runner jusqu’à son terme le plus cruel : quand le corps n’est plus qu’un vêtement interchangeable, que reste-t-il de l’identité, de la dignité, du désir ? Et la mort a-t-elle encore un sens quand elle n’est qu’un désagrément temporaire — sauf pour les pauvres ?