Publié en 2010 aux éditions Phébus (traduit de l’anglais par Dominique Letellier), Soufi, mon amour est un roman de l’écrivaine turque Elif Shafak qui entrecroise deux récits séparés par huit siècles. Dans le premier, Ella Rubinstein, femme au foyer américaine en pleine crise existentielle, découvre un manuscrit qui va bouleverser sa vie. Dans le second, au XIIIe siècle, le théologien Rûmî fait la rencontre d’un derviche errant du nom de Shams de Tabriz — choc dont ni l’un ni l’autre ne sortira indemne. Entre les quarante règles de l’amour dictées par Shams et l’éveil tardif d’Ella, le roman déploie une initiation accessible au soufisme, cette voie mystique de l’Islam où l’amour n’est pas un sentiment mais une méthode — et peut-être la seule qui vaille.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations dans la même veine — poésie mystique, récits initiatiques et grandes fresques orientales.
1. Cette lumière est mon désir. Le Livre de Shams de Tabrîz (Rûmî, 2020)

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Dans Soufi, mon amour, Rûmî est un personnage. Dans Cette lumière est mon désir, il reprend la parole. Ce recueil, publié chez Gallimard dans la collection Poésie, rassemble cent poèmes extraits du Dîvân-e Shams-e Tabrîzî, le grand recueil lyrique que Rûmî composa après sa rencontre avec Shams. La traduction, signée Jean-Claude Carrière, Mahin Tajadod et Nahal Tajadod, a été réalisée directement à partir du persan — on échappe ainsi au filtre des versions anglaises qui ont longtemps servi d’intermédiaires.
Ces poèmes reprennent là où le roman de Shafak s’arrête : la romancière racontait la rencontre, Rûmî en livre l’incandescence. L’amour divin s’y confond avec l’amour terrestre, l’ivresse du corps avec celle de l’âme — et la frontière entre les deux n’a jamais paru si mince. Autant prévenir : certains quatrains sont si limpides qu’ils semblent évidents, d’autres résisteront à plusieurs lectures. Les deux catégories méritent qu’on s’y attarde.
2. L’Affamé. Les dits de Shams de Tabriz (Nahal Tajadod, 2020)

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Si Soufi, mon amour donne à Shams de Tabriz le rôle du catalyseur, L’Affamé lui rend enfin sa voix propre. Publié aux Belles Lettres avec une préface de Jean-Claude Carrière, ce récit repose sur les Maqâlât, les paroles de Shams lui-même, longtemps restées dans l’ombre de la poésie de Rûmî. Nahal Tajadod y fait parler Shams à la première personne, lui qui cherchait non pas un disciple, mais un maître capable d’être son disciple — une inversion qui résume à elle seule la radicalité du personnage.
Le livre se découpe en trois parties : avant, avec et après Rûmî (ici nommé Mowlana, son titre honorifique persan). On y suit Shams sur les routes de Bagdad, Damas et Alep, dans une Perse ravagée par les invasions mongoles. Tajadod — sinologue, spécialiste du christianisme iranien et traductrice de Rûmî — connaît ces sources de l’intérieur, et cela se sent : l’érudition irrigue le récit sans jamais le refroidir. Fidèle au titre : Shams était un affamé, et sa faim n’avait rien à voir avec le pain.
3. Roumi, le brûlé (Nahal Tajadod, 2004)

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Avant de donner la parole à Shams dans L’Affamé, Nahal Tajadod avait consacré un roman entier à l’autre moitié du duo. Roumi, le brûlé, publié chez JC Lattès, raconte la métamorphose d’un éminent théologien en poète d’amour fou. La question qui hante le livre est vertigineuse : pourquoi un érudit respecté, père de famille, s’enferme-t-il quarante jours avec un vagabond frileux pour en ressortir transfiguré — et se mettre à danser ?
Tajadod, qui a grandi avec les vers de Rûmî à Téhéran, ne se contente pas de romancer une biographie. Elle affronte la question la plus troublante de l’histoire : pourquoi Rûmî, bien qu’il sache que Shams risque d’être assassiné s’il quitte leur retraite, lui dit néanmoins « sors » ? La réponse tient dans une image : la flûte, pour devenir flûte, doit se séparer du roseau. C’est une séparation qui équivaut à une mort — mais sans elle, le roseau ne chanterait pas. Pour celles et ceux qui ont fermé Soufi, mon amour avec le désir de comprendre l’origine du feu, ce livre est une évidence.
4. Le Livre du dedans (Rûmî, 1976)

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Fîhi-mâ-fîhi — littéralement « ce qui est dedans est dedans » — est le principal traité en prose de Rûmî, traduit du persan par Eva de Vitray-Meyerovitch. Là où ses poèmes chantent, ce recueil parle. Il rassemble des entretiens du maître avec ses disciples, des réflexions sur l’amour, la souffrance, la connaissance et la nature humaine, le tout ponctué de fables, de paraboles et de traits d’esprit qui rappellent que Rûmî savait aussi être drôle.
Les propos ont été recueillis par le fils de Rûmî, Sultân Walad, qui a joué le rôle de scribe. Il n’y a pas d’unité thématique ni de progression linéaire : on passe d’une méditation sur la mort à une anecdote sur un âne, puis à un commentaire coranique d’une densité redoutable. Ce désordre apparent est le bon mode d’emploi : on y entre comme on veut, on en sort quand on peut. Pour qui a découvert le soufisme par le roman de Shafak et souhaite entendre Rûmî sans l’intermédiaire de la fiction, c’est ici que ça se passe.
5. La Conférence des oiseaux (Farid al-Din Attar, 1177)

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Rûmî lui-même a croisé Attar au cours de ses voyages, et l’influence fut déterminante. La Conférence des oiseaux (Mantiq at-Tayr), poème de quelque 4 500 distiques composé au XIIe siècle, est l’un des textes les plus importants de la littérature soufie. Le récit est en apparence simple : des milliers d’oiseaux, guidés par une huppe fasciée, partent à la recherche de leur roi, le Simurgh, un oiseau mythique de la tradition persane. Pour l’atteindre, ils doivent traverser sept vallées — le désir, l’amour, la connaissance, le détachement, l’unicité de Dieu, la stupéfaction et l’anéantissement.
Bien sûr, la plupart abandonnent en route. Chaque oiseau incarne un travers humain : le rossignol est prisonnier de son amour, le paon de sa vanité, le perroquet de sa quête d’immortalité. Seuls trente oiseaux parviennent au terme du voyage — et la révélation finale tient tout entière dans un jeu de mots persan : sî murgh signifie « trente oiseaux », et le Simurgh n’est autre que leur propre reflet dans un miroir divin. Jean-Claude Carrière en a tiré une adaptation théâtrale mise en scène par Peter Brook à Avignon en 1979 — et le texte se prête encore aujourd’hui aussi bien à la scène qu’à la lecture silencieuse.
6. Layla et Majnûn (Nezâmi, 2017)

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Avant Roméo et Juliette, il y eut Layla et Majnûn. Cette légende d’origine préislamique, reprise en 1188 par le poète persan Nezâmi en un poème d’environ 4 000 distiques, raconte les amours impossibles de Qays et de sa cousine Layla. Lorsque le père de Layla refuse leur union, Qays sombre dans la folie — d’où son surnom de Majnûn, « le fou » en arabe — et se retire au désert parmi les bêtes sauvages, où il chante son amour à qui veut l’entendre (et à qui ne veut pas).
La traduction d’Isabelle de Gastines, publiée chez Fayard en 2017, est la première en langue française — il aura fallu attendre plus de huit siècles. Le récit est tragique : cette passion ne s’accomplit que dans la mort. Mais Nezâmi y glisse aussi une dimension mystique qui fait écho au soufisme de Soufi, mon amour : lorsqu’il atteint une certaine intensité, l’amour humain cesse d’être terrestre et devient prière. Louis Aragon s’en est d’ailleurs inspiré pour Le Fou d’Elsa. Si la fièvre amoureuse de Rûmî et Shams vous a secoué·e, celle de Qays et Layla pourrait bien achever le travail.
7. Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran (Éric-Emmanuel Schmitt, 2001)

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Changement d’époque et de ton — le soufisme, lui, est toujours là. Dans ce court récit d’à peine 80 pages, publié chez Albin Michel, Éric-Emmanuel Schmitt raconte l’amitié entre Momo, un adolescent juif de douze ans, et Monsieur Ibrahim, le vieil épicier soufi de la rue Bleue, à Paris, dans les années 1960. Mais les apparences sont trompeuses, nous prévient l’auteur : Monsieur Ibrahim n’est pas arabe, la rue Bleue n’est pas bleue, et Momo n’est peut-être pas juif.
Deuxième volet du Cycle de l’invisible de Schmitt, le livre tient du conte philosophique. Monsieur Ibrahim, du haut de son tabouret, distille une sagesse à la fois modeste et imparable : le sourire, ça ne coûte rien ; ce qu’on donne, on ne le perd jamais ; le bonheur se travaille au quotidien. Lorsque le père de Momo disparaît, Ibrahim l’adopte, achète une voiture et l’emmène vers le Croissant d’Or, sa terre natale — celle des derviches tourneurs. Le ton est léger, parfois espiègle, mais ne vous y fiez pas : les dernières pages serrent le cœur bien plus qu’on ne s’y attendait. Omar Sharif, qui a incarné Ibrahim au cinéma en 2003, y a trouvé l’un de ses plus beaux rôles — et un César du meilleur acteur.
8. Samarcande (Amin Maalouf, 1988)

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Si Soufi, mon amour vous a donné le goût des récits qui enjambent les siècles, Samarcande pousse le principe encore plus loin. Publié chez JC Lattès et récompensé par le prix Maison de la Presse, le roman d’Amin Maalouf suit le destin d’un manuscrit — les Robâiyât d’Omar Khayyâm — de la Perse du XIe siècle jusqu’au naufrage du Titanic en 1912. Rien que ça.
La première partie du livre est une plongée dans la vie de Khayyâm, poète, mathématicien et astronome — l’homme à qui l’on doit le x de nos équations et quelques-uns des plus beaux quatrains jamais composés sur le vin, l’amour et la brièveté de l’existence. On y croise aussi Hassan ibn al-Sabbah, le futur fondateur de la secte des Assassins, dont le fanatisme constitue le contrepoint glaçant à la liberté de pensée de Khayyâm. La seconde partie transporte le lecteur·ice dans l’Iran du tournant du XXe siècle, à travers les yeux d’un Américain fictif lancé sur la piste du manuscrit. Maalouf a ce talent rare de rendre familier un monde dont on ignorait tout dix pages plus tôt — et de donner envie d’y rester. C’est l’une de ces lectures dont on sort à la fois plus instruit·e et un peu enivré·e — exactement comme après un bon Khayyâm.
9. L’Architecte du sultan (Elif Shafak, 2015)

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Retour à Elif Shafak, mais dans un tout autre registre. Publié chez Flammarion (traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet), L’Architecte du sultan quitte le soufisme de Rûmî pour l’Istanbul du XVIe siècle, celle de Soliman le Magnifique. Le jeune Jahan, orphelin venu d’Hindoustan, débarque dans la capitale de l’Empire ottoman avec pour seul compagnon un éléphant blanc nommé Chota, cadeau destiné au sultan. Il va tomber amoureux de la princesse Mihrimah — parce que tomber amoureux de la fille du sultan quand on est cornac, c’est toujours une excellente idée — et surtout croiser la route de Sinan, l’architecte impérial.
Sinan a réellement existé : né dans une famille chrétienne, il a servi trois sultans et signé les plus belles mosquées d’Istanbul, dont la Süleymaniye et la Selimiye. Shafak en fait le maître de Jahan dans un roman d’apprentissage au long cours, où l’architecture devient métaphore de la quête spirituelle. Construire, ici, c’est chercher la perfection avec la certitude que le tremblement de terre finira par venir. Les intrigues du sérail de Topkapi, les épidémies de peste, les campagnes militaires et les rivalités entre apprentis font le reste : on ne s’ennuie pas une seconde en 700 pages, ce qui n’est pas rien. Pour qui a aimé la manière dont Shafak convoque l’histoire et le merveilleux dans Soufi, mon amour, ce livre en est le versant plus terrestre — la tête un peu moins dans les étoiles, les pieds solidement posés sur les échafaudages.