Publié en hébreu en 2011 puis traduit en français en 2015 aux éditions Albin Michel, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité est un essai de l’historien israélien Yuval Noah Harari. Il retrace l’histoire d’Homo sapiens à travers trois grandes ruptures : la révolution cognitive (l’apparition, il y a environ 70 000 ans, de la pensée abstraite et du langage complexe), la révolution agricole (la sédentarisation et la domestication des plantes et des animaux, il y a 12 000 ans) et la révolution scientifique (l’essor des sciences modernes à partir du XVIe siècle). Sa thèse centrale : notre espèce doit sa domination planétaire à sa capacité unique de coopérer en grand nombre grâce à des fictions partagées — dieux, nations, monnaie, droits de l’homme. Vendu à plus de 8 millions d’exemplaires dans le monde et traduit dans une trentaine de langues, l’ouvrage a été recommandé aussi bien par Bill Gates que par Barack Obama.
Si vous êtes à la recherche de lectures dans le même esprit, voici quelques pistes. Des livres qui, chacun à sa manière, tentent de répondre à la question : comment en sommes-nous arrivés là ?
1. Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir (Yuval Noah Harari, 2015)

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Là où Sapiens se tournait vers le passé, Homo Deus regarde droit devant. Le constat de départ est presque rassurant : l’humanité a en grande partie maîtrisé les trois fléaux qui l’ont décimée pendant des millénaires — la famine, les épidémies et la guerre. La question qui en découle, et qui structure tout le livre, tient en une phrase : et maintenant, que va-t-on faire de nous ? Harari avance que les prochains grands projets de l’humanité seront la quête de l’a-mortalité (non pas ne jamais mourir, mais repousser la mort indéfiniment grâce à la médecine — un accident de voiture pourrait toujours vous tuer, mais la vieillesse ne serait plus une fatalité), la recherche du bonheur permanent et l’accession à des pouvoirs quasi divins grâce à la biotechnologie et à l’intelligence artificielle.
Harari décrit l’émergence possible d’une nouvelle caste de « surhommes » augmentés par la technologie, qui abandonnerait à son sort une masse de Sapiens ordinaires rendus économiquement inutiles par des algorithmes plus performants qu’eux. Il identifie aussi ce qu’il appelle le « dataïsme » : une idéologie émergente selon laquelle l’univers se réduit à des flux de données, et où la valeur d’un individu ou d’une institution se mesure à sa contribution au traitement de l’information — une sorte de religion des données, qui pourrait remplacer les grandes religions traditionnelles. Le livre a suscité des réactions contrastées : Luc Ferry, dans Le Figaro, y a vu un ouvrage « apocalyptique pour les nuls », tandis que Le Point saluait une « fresque magistrale ». Quoi qu’on en pense, la lecture donne matière à réflexion pour plusieurs semaines — voire à quelques insomnies.
2. Nexus : Une brève histoire des réseaux d’information, de l’âge de pierre à l’IA (Yuval Noah Harari, 2024)

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Élu meilleur essai 2024 par le magazine Lire, Nexus constitue le dernier volet — pour l’instant — de la réflexion de Harari sur l’humanité. Cette fois, le fil conducteur est l’information : comment les réseaux d’information ont-ils construit, soutenu et parfois détruit les sociétés humaines ? De la Bible aux algorithmes de recommandation, des chasses aux sorcières à la désinformation contemporaine, Harari retrace la manière dont les sociétés ont utilisé l’information pour imposer l’ordre — et comment cet ordre a parfois viré au désastre.
Le livre ne se limite pas à une histoire du passé. Sa partie la plus brûlante concerne l’intelligence artificielle et ce que Harari nomme le « rideau de silicium » — par analogie avec le rideau de fer de la guerre froide, mais cette fois la séparation ne passe pas entre deux blocs géopolitiques : elle passe entre les humains et des systèmes non humains qui, pour la première fois, produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui nous dépasse. Les ordinateurs maîtrisent désormais le langage — or le langage est le fondement même de nos lois, de nos monnaies et de nos religions. Le constat est inquiétant, mais Harari refuse le fatalisme : il insiste sur le fait que la technologie n’est pas déterministe et que des choix politiques éclairés peuvent encore infléchir la trajectoire. Si vous n’avez le temps que pour un seul Harari après Sapiens et que l’IA vous préoccupe, c’est celui-ci qu’il faut ouvrir.
3. 21 leçons pour le XXIe siècle (Yuval Noah Harari, 2018)

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Après le passé (Sapiens) et le futur (Homo Deus), Harari se tourne vers le présent. L’ouvrage est organisé en vingt et une leçons regroupées en cinq parties — le défi technologique, le défi politique, désespoir et espoir, vérité, résilience. Chaque leçon se consacre à une grande question de notre époque : que se passe-t-il quand les algorithmes connaissent nos préférences mieux que nous-mêmes ? Les fake news sont-elles un phénomène nouveau ou vieux comme le monde ? Que devrait-on enseigner à des enfants dont la plupart des métiers futurs n’existent pas encore ?
La leçon sur la guerre, sous-titrée « Ne jamais sous-estimer la bêtise humaine », est l’une des plus incisives. Celle sur la méditation, où Harari se dévoile (un peu) à propos de sa pratique du Vipassana — une technique de méditation bouddhiste à laquelle il consacre deux heures par jour —, surprend par son intimité. Le livre n’a pas la portée historique de Sapiens ni l’ambition prospective d’Homo Deus, mais il a une vertu rare : il pose des questions que l’on croit simples et montre qu’elles ne le sont pas du tout. Harari y défend l’idée que la démocratie libérale, malgré ses failles, reste le système qui a fait ses preuves dans le plus grand nombre de situations — non pas un plaidoyer béat, mais un appel à renouveler nos institutions avant qu’il ne soit trop tard.
4. Au commencement était… : Une nouvelle histoire de l’humanité (David Graeber et David Wengrow, 2021)

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Voici le livre qui contredit Sapiens avec le plus de panache — et de munitions archéologiques. L’anthropologue David Graeber (décédé en septembre 2020, peu après avoir achevé le manuscrit) et l’archéologue David Wengrow s’attaquent au récit classique de l’histoire humaine : petits clans de chasseurs-cueilleurs → agriculture → propriété privée → villes → États → inégalités. Leur verdict est sans appel : ce récit est faux, ou du moins terriblement réducteur.
Les deux auteurs s’appuient sur les données les plus récentes de l’archéologie et de l’anthropologie pour montrer que nos ancêtres n’ont pas attendu l’agriculture pour bâtir des structures monumentales (le site de Göbekli Tepe, en Turquie actuelle, date d’environ 11 000 ans — soit avant l’invention de la poterie), ni les villes pour inventer des hiérarchies — ou pour s’en passer. Certaines cités anciennes fonctionnaient selon des principes résolument égalitaires, sans despote ni bureaucratie. D’autres sociétés alternaient entre des formes d’organisation radicalement différentes selon les saisons : autoritaires en hiver, égalitaires en été, ou l’inverse. Le livre met aussi en lumière le rôle des penseurs autochtones d’Amérique du Nord — notamment le chef wendat Kondiaronk — dans l’émergence des idées des Lumières européennes, un angle mort de la plupart des grandes fresques historiques.
L’ouvrage pèse ses 700 pages et ne se lit pas en un week-end. Mais si Sapiens vous a donné l’impression que l’histoire humaine suivait un chemin tout tracé de la grotte au supermarché, Au commencement était… démonte cette illusion pièce par pièce.
5. De l’inégalité parmi les sociétés (Jared Diamond, 1997)

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Si vous n’avez lu qu’un seul livre de Jared Diamond, c’est probablement celui-ci — et pour cause : c’est l’ouvrage qui a directement inspiré Harari pour écrire Sapiens. Diamond lui-même a salué Sapiens en retour, preuve que la filiation est assumée des deux côtés. Le point de départ est une question posée par Yali, un homme politique de Papouasie-Nouvelle-Guinée : « Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez tout le cargo, et nous qui n’avons rien ? » Autrement dit : pourquoi certaines sociétés ont-elles dominé les autres, et non l’inverse ?
La réponse de Diamond, récompensée par le prix Pulitzer en 1998, tient en trois mots — Guns, Germs, and Steel (le titre original : « armes, germes et acier »). L’inégalité entre les sociétés ne s’explique pas par des différences génétiques, mais par des différences de milieu. Première chance de l’Eurasie : elle abritait la grande majorité des plantes cultivables et des animaux domesticables de la planète (sur les quatorze grands mammifères domestiqués dans l’histoire, treize sont originaires d’Eurasie). Deuxième chance : l’orientation est-ouest du continent, qui signifie que les innovations agricoles pouvaient se diffuser sur des milliers de kilomètres sans changer de latitude, donc sans changer de climat — là où les Amériques et l’Afrique, orientées nord-sud, imposaient à chaque plante et chaque technique de franchir des barrières climatiques à chaque déplacement. Troisième facteur, plus sinistre : les maladies infectieuses nées de la cohabitation avec le bétail, qui ont tué bien plus d’Amérindiens que les armes à feu. Certains historiens reprochent à Diamond un déterminisme géographique trop rigide, mais le livre reste l’un des rares essais capables de changer durablement la façon dont on regarde une mappemonde.
6. Le troisième chimpanzé : Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain (Jared Diamond, 1991)

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Avant De l’inégalité parmi les sociétés, il y avait ce livre — le premier grand essai de vulgarisation de Diamond, et peut-être le plus personnel. Le titre repose sur un fait biologique simple et troublant : l’être humain partage plus de 98 % de ses gènes avec le chimpanzé commun et le bonobo. Nous sommes, littéralement, le troisième chimpanzé. D’où la question centrale de l’ouvrage : que contiennent les 1,6 % restants, et comment ont-ils suffi à nous propulser du rang de primate parmi d’autres à celui de maître autoproclamé de la planète ?
Diamond passe en revue ce qui fait notre singularité : le langage, l’art, la sexualité, la ménopause, l’espérance de vie, mais aussi — et c’est là que le livre prend une tournure plus sombre — notre capacité inégalée à exterminer nos semblables et à dévaster les écosystèmes. Le chapitre sur les génocides est l’un des plus durs : Diamond y établit des parallèles entre les comportements agressifs observés chez les chimpanzés et les pires heures de l’histoire humaine, mais il sait aussi reconnaître les limites de l’analogie. Le livre se termine sur une question qui résonne avec force aujourd’hui : l’animal humain, troisième chimpanzé, est-il condamné à détruire la base même de sa propre survie ? Publié en 1991 — soit six ans avant De l’inégalité parmi les sociétés —, c’est le livre où Diamond pose les fondations de tout ce qu’il écrira ensuite, et un excellent complément à Sapiens.
7. Le voyage de l’humanité : Aux origines de la richesse et des inégalités (Oded Galor, 2022)

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Oded Galor est économiste à l’université Brown et l’inventeur de la « théorie de la croissance unifiée ». Son ambition ? Résoudre deux mystères qui taraudent les historiens et les économistes : pourquoi, après 300 000 ans de stagnation à un niveau de vie proche de la survie, l’humanité a-t-elle connu un décollage spectaculaire au cours des deux derniers siècles ? Et pourquoi ce décollage a-t-il creusé des écarts aussi vertigineux entre les nations ?
La première partie du livre démonte ce que les économistes appellent le piège malthusien (du nom de Thomas Malthus, économiste britannique du XVIIIe siècle) : pendant des millénaires, chaque progrès technique — une meilleure charrue, un nouveau système d’irrigation — se traduisait non pas par une amélioration durable du niveau de vie, mais par un accroissement de la population, qui finissait par absorber les gains et ramenait tout le monde au seuil de survie. La bascule a eu lieu lorsque certaines sociétés ont commencé à investir dans le capital humain — l’éducation, et en particulier celle des femmes — plutôt que dans le nombre d’enfants. La seconde partie remonte plus loin encore, jusqu’à l’exode d’Homo sapiens hors d’Afrique, pour identifier les facteurs géographiques, institutionnels et culturels qui ont propulsé les sociétés sur des trajectoires divergentes.
L’ouvrage a été traduit dans une trentaine de pays. Là où Harari et Diamond adoptent le regard de l’historien ou du biologiste, Galor apporte celui de l’économiste — avec ses modèles, ses données chiffrées et ses graphiques. Le résultat est un livre qui ne se contente pas de raconter l’histoire : il tente de la quantifier.
8. Origines : Comment l’histoire de la Terre a façonné l’humanité (Lewis Dartnell, 2019)

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Lewis Dartnell, astrobiologiste de formation, pose une question que Sapiens aborde à peine : et si l’histoire humaine n’était que le dernier acte d’un scénario géologique vieux de plusieurs milliards d’années ? Là où la plupart des grandes fresques historiques commencent avec les premiers hominidés, Origines remonte à la tectonique des plaques, aux cycles climatiques et aux courants océaniques pour montrer comment ils ont conditionné l’apparition de notre espèce, puis ses migrations, ses empires et ses révolutions.
Dartnell va chercher ses preuves là où on ne les attend pas. Les forces géologiques de la vallée du Rift est-africain — ce système de failles qui fend l’Afrique de l’Est sur des milliers de kilomètres — ont créé les conditions de notre évolution : la fragmentation des habitats a forcé nos ancêtres à s’adapter sans cesse. La configuration des côtes méditerranéennes, découpées en golfes et en îles, a favorisé l’émergence des cités-États grecques et romaines.
Et voici l’exemple le plus étonnant du livre : dans le sud-est des États-Unis, le lit d’une mer ancienne — disparue il y a des dizaines de millions d’années — a laissé une bande de sols fertiles qui ont attiré au XIXe siècle des plantations de coton esclavagistes ; l’héritage démographique et politique de cette géologie fossile influence encore aujourd’hui le vote dans ces comtés. Le livre est court (environ 350 pages hors notes), très accessible, et prouve que pour comprendre l’histoire humaine, il faut parfois commencer par regarder sous nos pieds.
9. Les routes de la soie : L’histoire du cœur du monde (Peter Frankopan, 2015)

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Peter Frankopan, historien et professeur à l’université d’Oxford, renverse la perspective habituelle : au lieu de raconter l’histoire du monde depuis l’Europe, il l’observe depuis la zone qui s’étend des rives orientales de la Méditerranée jusqu’à la mer Noire et à l’Himalaya — la région qu’il considère comme le véritable centre névralgique de la civilisation pendant la majeure partie de l’histoire. C’est de là que sont parties les religions monothéistes, la peste noire, les premières routes commerciales intercontinentales, les conquêtes d’Alexandre le Grand puis de Gengis Khan, et — bien plus tard — les rivalités pétrolières du XXe siècle.
Le récit balaie 2 500 ans d’histoire en une trentaine de chapitres, dont chacun porte le nom d’une « route » : la route de la foi, la route des fourrures, la route de l’or noir, la route de la guerre froide… On y apprend comment la soie chinoise a financé l’expansion de l’Empire romain, comment les Croisades relevaient autant de l’appât du gain que de la ferveur religieuse, ou comment la découverte du pétrole en Iran en 1908 a redessiné la géopolitique mondiale.
Frankopan s’appuie sur des sources en une dizaine de langues et réussit à faire sentir concrètement que le centre de gravité du monde a longtemps résidé — et pourrait bien revenir — en Asie centrale. Le livre fonctionne comme un correctif à l’eurocentrisme (tenace) qui imprègne encore beaucoup de récits sur l’histoire de la mondialisation, y compris — il faut bien le dire — certains passages de Sapiens.
10. 1493 : Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde (Charles C. Mann, 2011)

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Christophe Colomb n’a pas seulement « découvert » un continent : il a, sans le savoir, déclenché le plus grand bouleversement écologique, économique et humain de l’histoire. C’est ce que le journaliste scientifique Charles C. Mann appelle l’« échange colombien » — la circulation massive de plantes, d’animaux, de micro-organismes et d’êtres humains entre l’Ancien et le Nouveau Monde à partir de 1492. Des tomates et des pommes de terre qui transforment la cuisine européenne et chinoise. Des moustiques porteurs du paludisme qui remodèlent la démographie de trois continents. De l’argent péruvien qui inonde la Chine des Ming et ébranle son système monétaire.
Mann convoque tour à tour archéologues, botanistes, entomologistes et géographes pour reconstituer les ramifications de cet échange planétaire. Les chapitres sur les premières colonies anglaises d’Amérique (où la malaria a joué un rôle aussi décisif que les mousquets), sur les mécanismes économiques de l’esclavage et sur le commerce du guano ou du caoutchouc éclairent des pans entiers de l’histoire sous un jour inattendu. L’auteur a le bon goût de signaler honnêtement les débats entre spécialistes et de ne jamais trancher sans nuance. 1493 est un rappel puissant que la mondialisation ne date pas d’Internet ni même de la révolution industrielle : elle a commencé avec un navigateur génois et quelques navires.