Martin Eden est un roman semi-autobiographique de l’écrivain américain Jack London, publié en feuilleton dans The Pacific Monthly de septembre 1908 à septembre 1909, puis en volume chez Macmillan en 1909. Il retrace le parcours de Martin Eden, jeune marin issu des bas-fonds d’Oakland, qui décide de s’instruire et de devenir écrivain après être tombé éperdument amoureux de Ruth Morse, une jeune femme de la bourgeoisie cultivée. Seul, sans diplôme, il se lance dans des années de lecture acharnée et d’écriture, accumule les refus des éditeurs, s’endette, s’épuise — puis finit par obtenir la gloire littéraire. Sauf que le succès arrive trop tard : Martin découvre que les gens qui l’adulent à présent sont les mêmes qui le méprisaient la veille, et que Ruth ne l’aimait pas lui, mais l’idée d’un homme respectable. Vidé de toute illusion, il met fin à ses jours.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine : des histoires de jeunes gens ambitieux et de vocations contrariées.
1. Demande à la poussière (John Fante, 1939)

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Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, a quitté le Colorado pour Los Angeles avec la certitude d’être un futur grand écrivain américain. En guise de preuve, il n’a qu’une seule nouvelle publiée dans une revue — Le Petit Chien qui riait — et un manuscrit en chantier. Le temps que la gloire arrive, il crève de faim dans un hôtel miteux de Bunker Hill et s’adresse mentalement à son éditeur, Hackmuth, comme à un dieu lointain. Sa rencontre avec Camilla Lopez, serveuse mexicaine dans un bar de Spring Street, va tout compliquer : entre eux, c’est un jeu de mépris réciproque, de fierté blessée et d’attirance irrépressible. Bandini la traite avec une cruauté qu’il regrette aussitôt ; Camilla, elle, en aime un autre. Leur relation impossible porte le roman jusqu’à sa fin, dans le désert du Mojave, où Bandini, devenu enfin auteur publié, lance son livre dans le sable en direction de la femme qu’il n’a pas su aimer.
Comme Martin Eden, Bandini est un jeune homme d’origine modeste, dévoré par l’ambition littéraire et par un orgueil qui lui sert à la fois de moteur et de boulet. London ancrait son récit dans la lutte des classes de l’Amérique du début du siècle ; Fante y ajoute la question de l’identité italo-américaine — le sentiment d’être un étranger dans son propre pays — et la culpabilité catholique héritée de sa famille. Le tout dans un Los Angeles des années 1930, en pleine Grande Dépression, poussiéreux et impitoyable. Charles Bukowski, qui a découvert ce livre par hasard sur les rayonnages d’une bibliothèque publique, a déclaré qu’il avait changé sa façon de concevoir l’écriture. On le comprend.
2. Illusions perdues (Honoré de Balzac, 1837-1843)

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Lucien Chardon — qui préfère se faire appeler Lucien de Rubempré, du nom noble de sa mère — est un jeune poète d’Angoulême, séduisant et convaincu de son génie. Sous la protection de Mme de Bargeton, une aristocrate de province, il « monte à Paris » avec des rêves de gloire littéraire plein la tête. La désillusion est immédiate : le monde des lettres parisien se révèle un marécage où la valeur d’un livre se mesure au nombre de faveurs qu’on peut en tirer, où les journalistes retournent leur veste au gré des intérêts, et où un provincial sans le sou n’a à peu près aucune chance de survivre sans se compromettre. Lucien s’y résout : il abandonne la poésie pour le journalisme, connaît un succès fulgurant, prend pour maîtresse la jeune actrice Coralie, mène grand train — puis commet l’erreur fatale de changer de camp politique. Ses anciens alliés le détruisent, Coralie meurt, et Lucien rentre à Angoulême ruiné, discrédité, endetté jusqu’au cou.
Ce roman, que Balzac lui-même considérait comme le livre capital de toute sa Comédie humaine (la vaste fresque romanesque dans laquelle il a entrepris de décrire la société française de son temps), se déploie en trois parties et offre l’un des portraits les plus acides du milieu journalistique et littéraire jamais écrits. On y voit comment un article de commande peut détruire une réputation en vingt-quatre heures, comment un éditeur achète un recueil de poèmes uniquement pour le pilonner, et comment la critique littéraire n’est souvent qu’un règlement de comptes déguisé. Lucien, comme Martin Eden, possède le don mais pas la solidité nécessaire : trop vaniteux pour rester intègre, trop fragile pour être véritablement corrompu. La différence, c’est que Balzac ne se contente pas de raconter la chute d’un homme : il dissèque tout le Paris de la Restauration — ses libraires véreux, ses salons, ses intrigues — pour montrer comment l’argent dicte les réputations et comment l’idéalisme, dans un tel système, est un luxe que personne ne peut se permettre.
3. La Faim (Knut Hamsun, 1890)

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Un jeune écrivain anonyme erre dans les rues de Christiania — l’ancien nom d’Oslo — sans toit, sans argent, sans la moindre certitude que ses articles seront un jour acceptés par un journal. Il a faim. Pas une faim métaphorique, pas une faim littéraire : une faim qui lui noue les boyaux, lui brouille l’esprit et le pousse à ronger un os trouvé dans la rue. Et pourtant, cet homme refuse toute aide, repousse la charité avec un orgueil presque absurde, et continue d’écrire dans les conditions les plus invraisemblables — sur un banc, dans une chambre glaciale, entre deux malaises. Quand il parvient enfin à vendre un article et à toucher quelques couronnes, il les dilapide ou les donne, et le cycle de la misère recommence. Le roman se termine par son départ sur un bateau, sans que rien ne soit résolu : il fuit, tout simplement.
Knut Hamsun, qui a connu lui-même la misère avant d’obtenir le prix Nobel de littérature en 1920, signe ici un texte raconté à la première personne, où la privation physique altère peu à peu la conscience du narrateur. Les hallucinations, les sautes d’humeur, les éclats de rire sans raison : la faim ne se contente pas de vider le corps, elle détraque l’esprit. André Gide a écrit dans sa préface que ce héros relevait davantage du cas clinique que du personnage de fiction — et c’est précisément ce qui rend le livre si saisissant. Le parallèle avec Martin Eden est direct : même solitude, même obstination à écrire malgré tout, même refus de plier devant le réel. La différence tient à la courbe du récit : London offrait encore à son héros le vertige du succès avant la chute finale ; Hamsun, lui, ne laisse même pas cette consolation — son personnage ne quitte jamais la misère.
4. Jude l’Obscur (Thomas Hardy, 1895)

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Jude Fawley est un orphelin élevé par une tante revêche dans un village du Wessex — cette région fictive du sud-ouest de l’Angleterre chère à Thomas Hardy. Depuis l’enfance, il rêve de Christminster, la grande ville universitaire qu’il aperçoit au loin par temps clair (et dont Oxford est le modèle évident). Il apprend seul le latin et le grec dans l’espoir d’y entrer un jour, travaille comme tailleur de pierres pour gagner sa vie, et se persuade que le savoir finira par lui ouvrir les portes que sa naissance lui a fermées. Mais l’Angleterre victorienne n’est pas tendre avec ceux qui refusent de rester à leur place. Arabella Donn, une jeune paysanne, le piège dans un mariage grâce à une grossesse inventée. Leur union tourne court. Jude se rend enfin à Christminster, mais l’université lui fait comprendre, sans ambiguïté, qu’elle n’est pas faite pour les gens de sa condition. C’est alors qu’il retrouve sa cousine, Sue Bridehead, une jeune femme cultivée et indépendante, hostile aux conventions — et leur amour, vécu hors des liens du mariage, fait d’eux des parias : on leur refuse un logement, on les chasse des villes où ils s’installent, et Jude perd ses emplois les uns après les autres.
Dernier roman de Thomas Hardy (le scandale provoqué par le livre — jugé immoral pour sa critique du mariage et de la religion — l’a poussé à abandonner définitivement la fiction pour la poésie), Jude l’Obscur partage avec Martin Eden cette colère sourde contre une société qui prétend récompenser le mérite mais qui a fermé ses portes à double tour. Jude et Martin sont frères dans l’ambition, dans la soif de savoir, et dans la découverte amère que le talent ne suffit pas quand on est né du mauvais côté. Hardy pousse le pessimisme encore plus loin que London, si c’est possible : ici, même l’amour — surtout l’amour — se retourne en instrument de destruction.
5. Servitude humaine (W. Somerset Maugham, 1915)

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Philip Carey perd ses deux parents à l’âge de neuf ans. Recueilli par un oncle pasteur et sa femme dans un presbytère du Kent, affligé d’un pied bot qui fait de lui une cible de choix pour la cruauté de ses camarades de pension, il grandit avec une soif d’évasion que ni la religion ni les études classiques ne parviennent à combler. Il refuse Oxford, file en Allemagne, tente la peinture à Paris, revient à Londres pour la médecine — et, entre deux vocations avortées, tombe sous l’emprise de Mildred Rogers, une serveuse de salon de thé qui ne l’aime pas, ne l’aimera jamais, et dont il est pourtant incapable de se défaire. Il rompt avec d’autres femmes pour elle, l’héberge, la nourrit, l’entretient — et Mildred le quitte à chaque fois pour un autre, avant de revenir quand elle n’a plus personne. Cette relation toxique, qui s’étend sur des années, forme le cœur du roman.
Le titre est emprunté au philosophe Spinoza, qui consacre la quatrième partie de son Éthique à ce qu’il appelle la « servitude humaine » : l’incapacité des êtres humains à maîtriser leurs émotions. C’est exactement le sujet du livre. Maugham, dont l’histoire personnelle imprègne chaque page (l’orphelinat, le bégaiement transposé en pied bot, les errances européennes), construit un roman d’apprentissage de près de sept cents pages où Philip multiplie les faux départs, les mauvais choix et les attachements douloureux avant de trouver, peut-être, une forme de paix. Philip Carey n’a pas la flamboyance de Martin Eden ; c’est un personnage plus discret, plus hésitant, qui trébuche davantage qu’il ne s’élance. Mais l’enjeu est le même : comment se libérer de ses illusions — sur soi, sur les autres, sur le sens de la vie — sans perdre toute raison de vivre ?
6. Le Rouge et le Noir (Stendhal, 1830)

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Nous sommes sous la Restauration, cette période (1815-1830) où la monarchie française, rétablie après la chute de Napoléon, tente de faire comme si la Révolution n’avait jamais eu lieu. Julien Sorel, fils d’un charpentier de Verrières, en Franche-Comté, est doté d’une intelligence redoutable, d’une mémoire prodigieuse et d’une admiration secrète pour Napoléon — ce qui, dans ce contexte, est à peu près aussi bien vu qu’un drapeau rouge dans un salon royaliste. Trop tard pour la gloire militaire, le jeune homme comprend que la seule voie d’ascension qui lui reste est l’Église. Il enfile donc la soutane (le noir du titre) avec le calcul froid d’un stratège, devient précepteur chez le maire M. de Rênal, séduit sa femme, intègre un séminaire à Besançon, puis se fait engager comme secrétaire par le marquis de La Mole à Paris — où il séduit également Mathilde, la fille du marquis. L’ascension est vertigineuse. La chute le sera tout autant.
Le Rouge et le Noir, sous-titré Chronique de 1830, est le grand roman de l’ambition contrariée par la naissance. Stendhal place son héros dans une France où les places sont distribuées à la naissance et où un roturier, aussi brillant soit-il, ne peut grimper que par la ruse. Julien Sorel et Martin Eden partagent cette rage de s’élever, cette capacité à séduire des femmes de condition supérieure, et cette lucidité terrible qui finit par se retourner contre eux. Mais Martin Eden est un autodidacte sincère qui se consume dans la littérature ; Julien, lui, est un calculateur qui joue un rôle — jusqu’au moment où, lors de son procès (il a tenté de tuer Mme de Rênal après que celle-ci a envoyé au marquis une lettre où elle dénonce sa conduite — ce qui fait voler en éclats son projet de mariage avec Mathilde), il arrache enfin le masque et prononce un réquisitoire contre la société qui l’a fabriqué. Un peu tard, certes.
7. Portrait de l’artiste en jeune homme (James Joyce, 1916)

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Stephen Dedalus grandit dans l’Irlande catholique de la fin du XIXe siècle — un pays encore sous domination britannique, où l’Église pèse sur chaque aspect de la vie quotidienne. Pensionnaire chez les jésuites, fils d’un père dont les finances se dégradent au fil des pages (la famille déménage sans cesse, chaque fois dans un logement plus modeste), il traverse les étapes classiques de la formation d’un jeune homme : l’école et ses humiliations, les premiers émois, la culpabilité religieuse poussée jusqu’à la terreur — les sermons sur l’enfer du chapitre 3, d’une précision sadique, comptent parmi les pages les plus suffocantes de la littérature anglophone —, puis la révolte et la découverte de la vocation artistique. Stephen finit par rejeter en bloc la religion, le nationalisme irlandais et les attentes de sa famille pour choisir l’écriture et l’exil.
Ce qui fait la singularité du roman, c’est la manière dont Joyce adapte sa langue à l’âge de son personnage : les premières pages, vues à travers les yeux d’un enfant, sont faites de sons, de sensations et de fragments ; les dernières, où Stephen est devenu un jeune intellectuel, prennent la forme d’un journal intime et de réflexions esthétiques. Le monologue intérieur, que Joyce poussera à l’extrême dans Ulysse, apparaît déjà ici. Comme Martin Eden, Stephen Dedalus est un jeune homme qui se construit contre son milieu. Mais les obstacles diffèrent : là où Martin se heurte à la barrière des classes sociales, Stephen affronte trois forces à la fois — la nationalité (l’Irlande colonisée qui exige de lui un engagement patriotique), la langue (l’anglais, langue de l’oppresseur, qui est pourtant la sienne) et la religion (le catholicisme omniprésent dont il doit se défaire pour penser librement). Son nom de famille, Dedalus — référence à Dédale, l’architecte mythologique qui s’est fabriqué des ailes pour s’évader du Labyrinthe de Crète —, résume toute son ambition : fuir pour créer.
8. Stoner (John Williams, 1965)

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William Stoner naît en 1891 dans une ferme du Missouri. Ses parents, usés par le travail de la terre, l’envoient à l’université pour y étudier l’agronomie — autant dire qu’ils espèrent un retour sur investissement concret. Sauf que Stoner, lors d’un cours de littérature anglaise, tombe en arrêt devant un sonnet de Shakespeare et comprend, d’un coup, que sa vie vient de basculer. Il ne retournera pas à la ferme. Il deviendra professeur, passera quarante ans dans les couloirs de la même université, épousera une femme qui ne l’aime pas (Edith, dont la froideur confine à la cruauté méthodique), se verra marginalisé par un collègue rancunier qui lui mène une guerre de tranchées administrative, et vivra un seul grand amour — avec une collègue, Katherine — bref, lumineux, aussitôt éteint par la menace du scandale.
Si Martin Eden est un roman de la flamboyance et de l’excès, Stoner en est l’exact opposé : un livre de la retenue, de l’effacement, de l’obstination tranquille. John Williams, lui-même professeur à l’université de Denver, a écrit un roman qui a été ignoré à sa sortie en 1965 avant de connaître une résurrection spectaculaire au début des années 2010 (la traduction française, signée Anna Gavalda, y est pour beaucoup). La parenté avec Martin Eden tient à un même point de départ : un garçon que rien ne destinait aux livres découvre la littérature et y engage toute sa vie. La différence, c’est que Stoner ne demande ni la gloire ni la reconnaissance : il demande simplement qu’on le laisse lire et enseigner en paix. Ce qui, bien entendu, s’avère tout aussi difficile.
9. Bel-Ami (Guy de Maupassant, 1885)

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Georges Duroy, ancien sous-officier des hussards revenu d’Algérie, se retrouve à Paris avec trois francs quarante en poche et une moustache irrésistible. Une rencontre fortuite avec son ancien camarade Charles Forestier, devenu rédacteur au journal La Vie française, lui ouvre les portes du journalisme — un milieu qu’il va gravir à une vitesse stupéfiante, non pas grâce à son talent (il est à peu près incapable d’écrire un article seul : c’est la femme de Forestier, Madeleine, qui rédige ses premiers papiers), mais grâce à son physique, son aplomb et sa capacité à séduire les femmes qui détiennent le vrai pouvoir. De Madeleine Forestier (qu’il épouse après la mort de son ami) à Clotilde de Marelle, de Virginie Walter à sa fille Suzanne — qu’il enlève pour forcer un mariage avantageux —, chaque conquête est un échelon. En quelques années, le petit employé de bureau devient le baron Du Roy de Cantel, riche, décoré, et prêt à viser un siège de député.
Bel-Ami est le miroir inversé de Martin Eden : là où Martin s’élève par le mérite et le travail pour finir dégoûté de tout, Georges Duroy s’élève par le cynisme et la manipulation — et s’en porte comme un charme. Maupassant, qui a lui-même été journaliste, règle ses comptes avec une presse parisienne qu’il décrit comme un repaire d’oisifs, de faussaires et de spéculateurs. Le roman est aussi une satire féroce du Paris de la IIIe République (1870-1940), de ses salons, de ses coups en Bourse et de sa politique coloniale en Afrique du Nord. Duroy, que Maupassant qualifiait lui-même de « crapule », est un anti-héros irrésistible précisément parce qu’il ne souffre jamais : il est l’incarnation joyeuse et terrifiante de l’arrivisme pur, débarrassé de toute conscience morale. Martin Eden avait une âme. Bel-Ami n’a qu’un miroir — et il s’y trouve très beau.