Publié en 1862, Les Misérables est un roman de Victor Hugo en cinq tomes (Fantine, Cosette, Marius, L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis, Jean Valjean) dont l’action se déroule en France dans la première moitié du XIXe siècle, entre la bataille de Waterloo (1815) et les émeutes de juin 1832. À travers le destin de Jean Valjean, ex forçat en quête de rédemption, et d’une vaste galerie de personnages — Fantine, Cosette, Marius, l’inspecteur Javert, les Thénardier, l’évêque Myriel, Gavroche, Éponine —, Hugo déploie un roman-fleuve sur la misère, l’injustice et le rachat moral — la question centrale étant : un homme condamné par la société peut-il se reconstruire moralement, et la société peut-elle, elle aussi, changer ? Le roman a connu un succès immédiat et considérable, traduit dans le monde entier et adapté d’innombrables fois au théâtre, au cinéma et en comédie musicale.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce pavé, voici quelques recommandations dans le même esprit : romans historiques à grande échelle, fresques sociales sans concession et autres personnages que l’on n’oublie pas de sitôt.
1. Quatrevingt-treize (Victor Hugo, 1874)

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Dernier roman de Victor Hugo, Quatrevingt-treize resserre l’action sur quelques mois de l’année 1793, en pleine Terreur (la période la plus radicale de la Révolution française, marquée par les exécutions de masse). Là où Les Misérables brassait des décennies, Hugo choisit ici la concentration : trois personnages, trois actes, un seul dilemme moral. Le marquis de Lantenac, aristocrate royaliste venu de Londres pour prendre la tête de l’insurrection vendéenne ; son petit-neveu Gauvain, jeune chef républicain idéaliste ; et Cimourdain, ancien prêtre devenu membre de la Convention nationale, inflexible dans sa défense de la Révolution — une sorte de Javert en bonnet phrygien. Tous trois sont prêts à mourir pour leur cause. Faut-il sacrifier l’humanité à la cause, ou la cause à l’humanité ?
Hugo écrit ce roman en 1872-1873, juste après la Commune de Paris (1871) et la guerre franco-prussienne. L’écho est délibéré : en 1793 comme en 1871, la France est envahie par une armée étrangère et déchirée par une guerre civile. Le livre fonctionne donc aussi comme un testament politique, celui d’un homme qui refuse de choisir entre le crime rouge (la Terreur révolutionnaire) et le crime blanc (la répression royaliste). La structure est théâtrale — mer, Paris, Vendée —, les scènes de siège sont parmi les plus puissantes qu’Hugo ait écrites, et le dénouement repose sur un enchaînement de sacrifices au cours duquel chaque personnage, républicain ou royaliste, doit choisir entre ses convictions et sa conscience. La dernière page est un plaidoyer contre la peine de mort, mais sans un mot de discours : tout passe par l’action.
2. Notre-Dame de Paris (Victor Hugo, 1831)

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Avant Les Misérables, Hugo avait déjà connu un immense succès populaire avec ce roman dont l’héroïne véritable n’est ni Esmeralda, ni Quasimodo, mais la cathédrale elle-même. L’action se déroule en 1482, dans un Paris médiéval encombré de foules, de truands et de supplices. La bohémienne Esmeralda danse sur le parvis ; le sonneur bossu Quasimodo l’aime en silence ; l’archidiacre Claude Frollo, déchiré entre sa foi et son désir, brûle d’une passion destructrice ; et le capitaine Phœbus, beau mais veule, la séduit sans la moindre intention de la protéger. Hugo renverse toutes les conventions : le laid est noble, le beau est lâche, le savant est monstrueux.
Mais le roman est aussi — et peut-être surtout — un plaidoyer pour la sauvegarde du patrimoine architectural. Au moment où Hugo écrit, Notre-Dame tombe littéralement en ruine, mutilée par la Révolution, négligée par les autorités, menacée de démolition partielle. Le succès du livre retournera l’opinion publique et lancera la restauration menée par l’architecte Viollet-le-Duc (à qui l’on doit notamment la flèche et les célèbres chimères). Rares sont les romans capables de sauver un monument. Celui-ci l’a fait, avec en prime une Cour des Miracles inoubliable — le repaire souterrain des mendiants et des voleurs — et un chapitre prophétique, « Ceci tuera cela », où Hugo annonce que l’imprimerie (« ceci ») finira par supplanter l’architecture (« cela ») comme principal véhicule de la pensée.
3. Les Mystères de Paris (Eugène Sue, 1842-1843)

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Avant Les Misérables, il y a eu Les Mystères de Paris. Publié en feuilleton dans le Journal des débats entre juin 1842 et octobre 1843, le roman d’Eugène Sue a déclenché un phénomène culturel sans précédent : toutes les couches de la société française, des ouvriers illettrés (qui se faisaient lire les épisodes à voix haute) jusqu’aux ministres, ont suivi les aventures de Rodolphe de Gérolstein, prince déguisé en ouvrier qui arpente les bas-fonds de Paris pour y rétablir la justice. Théophile Gautier résumait l’affaire ainsi : tout le monde a dévoré Les Mystères de Paris, même les gens qui ne savent pas lire. Le succès fut tel que des lecteurs écrivaient à Sue pour infléchir l’intrigue — l’une des premières expériences de fiction « interactive » de l’histoire des lettres.
De roman des « classes dangereuses » — les criminels, les marginaux —, Les Mystères de Paris se transforme en cours de rédaction en roman des « classes laborieuses » — les ouvriers, les honnêtes gens broyés par le système. Sue y dénonce la cherté de la justice, l’inhumanité des prisons et des hospices, les ravages de la prostitution, la rapacité des possédants. L’impact politique fut direct : l’ouvrage a contribué à nourrir la conscience sociale qui mènera à la Révolution de 1848. On y croise la Goualeuse (Fleur-de-Marie), le Chourineur, le Maître d’école, la Chouette, le notaire véreux Jacques Ferrand — autant de figures des bas-fonds parisiens qui annoncent directement Gavroche, les Thénardier et la misère des faubourgs des Misérables. Sue est le chaînon trop souvent oublié entre Balzac et Hugo, et Les Mystères de Paris restent un monument de la littérature populaire.
4. Germinal (Émile Zola, 1885)

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Si Les Misérables raconte la misère urbaine, Germinal la fait descendre au fond de la mine. Treizième volume du cycle des Rougon-Macquart — une série de vingt romans où Zola suit le destin d’une même famille sous le Second Empire —, le roman suit Étienne Lantier, jeune ouvrier sans emploi, qui débarque dans le bassin minier fictif de Montsou et découvre des conditions de travail effroyables. Il s’engage, se politise au contact de l’anarchiste Souvarine, tombe amoureux de Catherine Maheu, et finit par entraîner les mineurs dans une grève qui tourne au désastre. Pour préparer le roman, Zola avait passé huit jours dans le Nord, à parcourir les corons (les cités ouvrières des compagnies minières) d’Anzin et de Bruay, à descendre dans les fosses et à interroger mineurs et ingénieurs. Cette documentation obsessionnelle nourrit un récit d’une précision physique suffocante : la boue, la sueur, la faim, le grisou (le gaz explosif des galeries), les éboulements.
Mais Germinal n’est pas qu’un reportage. Emprunté au calendrier républicain, le titre renvoie au printemps et à la germination — Zola y voit la promesse d’un soulèvement futur. La mine elle-même est un personnage : un monstre qui avale les hommes et les recrache brisés. Aux funérailles de Zola en 1902, une délégation de mineurs de Denain accompagnait le cortège, un seul mot aux lèvres : « Germinal ! »
5. Un conte de deux villes (Charles Dickens, 1859)

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Voici la Révolution française vue depuis l’autre côté de la Manche. Publié par épisodes hebdomadaires dans la revue All the Year Round que Dickens venait de fonder, Un conte de deux villes est un roman sur le sacrifice et la violence des foules, dont l’action oscille entre Londres et Paris de 1775 à 1793. Le docteur Manette, libéré de la Bastille après dix-huit ans de captivité, retrouve sa fille Lucie à Londres. Deux hommes vont entrer dans leur vie : Charles Darnay, aristocrate français qui a renoncé à son titre, et Sydney Carton, avocat anglais talentueux mais rongé par le cynisme et l’alcool — deux hommes que tout oppose, sauf un détail physique qui aura son importance.
Dickens s’était documenté à travers La Révolution française de Thomas Carlyle, et les scènes de violence collective — l’assaut de la Bastille, la Terreur, les charrettes vers la guillotine — sont d’une brutalité saisissante. Mais le cœur du roman tient dans la trajectoire de Sydney Carton : cet homme gâché, qui n’a jamais rien fait de sa vie, prend la place de Darnay en prison — leur ressemblance physique le permet — et monte à la guillotine à sa place, par amour pour Lucie. C’est l’un des sacrifices les plus déchirants de la littérature anglaise, d’autant plus fort que Dickens l’a préparé sur des centaines de pages. L’incipit (« C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps… ») est l’un des plus célèbres qui soient. La conclusion, elle, prouve que Dickens savait terminer un roman aussi bien qu’il savait le commencer — ce qui, pour un feuilletoniste, n’était pas toujours acquis.
6. Le Comte de Monte-Cristo (Alexandre Dumas, 1844-1846)

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Le plus grand roman de vengeance jamais écrit ? Paru par livraisons dans le Journal des débats à partir de 1844, Le Comte de Monte-Cristo raconte la chute et la renaissance d’Edmond Dantès, jeune marin de dix-neuf ans dénoncé par trois hommes jaloux et enfermé au château d’If, au large de Marseille. Quatorze ans de cachot. La rencontre avec l’abbé Faria, vieux savant qui lui transmet son savoir et le secret d’un trésor colossal caché sur l’île de Monte-Cristo. L’évasion. La fortune. Et puis, méthodique, implacable, la vengeance contre Fernand Mondego, Danglars et Villefort — chacun détruit par ses propres vices, selon un plan d’une précision diabolique.
Dumas (avec la collaboration d’Auguste Maquet) s’est inspiré d’un fait divers réel — l’histoire du cordonnier Pierre Picaud, injustement accusé et qui se vengea de ses dénonciateurs — pour en faire un roman de plus de mille pages. Ce qui élève le livre au-dessus du simple récit d’aventures, c’est la question morale qui finit par rattraper le héros : jusqu’où la justice personnelle peut-elle aller sans devenir elle-même une forme de crime ? Quand la vengeance de Dantès provoque la mort d’innocents — un enfant, notamment —, le comte vacille. Il croyait agir comme un instrument de la Providence ; il découvre qu’il a aussi semé la souffrance. Umberto Eco voyait en Monte-Cristo le premier « surhomme » de la littérature moderne, bien avant Nietzsche — un personnage qui possède un pouvoir quasi divin grâce à sa fortune, mais qui bute, au bout du compte, sur les limites de sa propre humanité.
7. Le Père Goriot (Honoré de Balzac, 1835)

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Dans la pension miteuse de Mme Vauquer, rue Neuve-Sainte-Geneviève, un vieil homme se meurt d’avoir trop aimé ses filles. Jean-Joachim Goriot, ancien fabricant de pâtes enrichi sous la Révolution, a tout donné — fortune, santé, dignité — pour installer Anastasie et Delphine dans la haute société parisienne. En retour, il reçoit l’indifférence, le mépris et des demandes d’argent toujours renouvelées. « Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues », résume Balzac avec cette férocité dont il a le secret.
Autour de ce drame de la paternité poussée jusqu’à la folie gravite Eugène de Rastignac, jeune noble d’Angoulême monté à Paris pour y faire son droit — et surtout sa fortune. Il est soumis à une double tentation : celle de la haute société, incarnée par la vicomtesse de Beauséant, et celle du crime, incarnée par Vautrin, forçat évadé du bagne de Toulon — comme Jean Valjean, mais là où Valjean cherche à se racheter, Vautrin, lui, assume pleinement sa vie hors la loi et veut en faire profiter Rastignac.
Le Père Goriot est aussi le roman où Balzac inaugure l’un de ses procédés : le retour des personnages d’un livre à l’autre au sein de La Comédie humaine, cette série de quelque quatre-vingt-dix romans qui ambitionne de dresser le portrait complet de la société française. Rastignac, Vautrin, Nucingen, de Marsay — tous réapparaîtront dans d’autres volumes, vieillis, enrichis ou déchus. La dernière scène, où Rastignac, seul au cimetière du Père-Lachaise après l’enterrement misérable de Goriot, contemple Paris et lui lance son défi (« À nous deux maintenant ! »), est l’un des finals les plus célèbres du roman français.
8. Crime et Châtiment (Fiodor Dostoïevski, 1866)

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De Paris à Saint-Pétersbourg, la misère change de décor mais pas de nature. Rodion Raskolnikov, vingt-trois ans, vit dans un taudis et a dû interrompre ses études faute d’argent. Nourri de théories sur les « hommes extraordinaires » — Napoléon, par exemple — qui auraient le droit de transgresser la loi morale si c’est pour accomplir de grandes choses, il assassine à la hache une vieille usurière — convaincu que l’argent volé servira à financer ses études et à faire le bien — et, par accident, la sœur de celle-ci. Le crime occupe les premières pages. Le reste du roman est tout entier consacré au châtiment intérieur : la paranoïa, l’effondrement psychique, le jeu du chat et de la souris avec le juge d’instruction Porphyre, et la lente progression vers l’aveu.
Crime et Châtiment est un roman sur la conscience morale — sur son caractère indestructible. Raskolnikov se croyait au-dessus des lois humaines ; il découvre qu’il est un homme ordinaire, avec une culpabilité ordinaire, qui souffre ordinairement. Le salut viendra de Sonia Marmeladova, jeune femme contrainte à la prostitution pour nourrir sa famille, qui lui lit l’histoire biblique de la résurrection de Lazare et l’accompagne en Sibérie après sa condamnation. On retrouve ici le même arc que celui de Jean Valjean : un être brisé par la misère et l’orgueil, racheté par la compassion d’autrui — sauf que chez Dostoïevski, la rédemption passe explicitement par la foi chrétienne. Nietzsche, Freud, Camus et Sartre ont tous reconnu leur dette envers ce livre. À lire dans les ruelles de Saint-Pétersbourg — ou dans n’importe quel studio trop petit, un soir d’insomnie.
9. Révolution (Hilary Mantel, 1992)

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Il fallait peut-être un regard étranger pour oser un tel roman sur la Révolution française. Hilary Mantel (1952-2022), romancière britannique doublement couronnée par le Booker Prize pour les deux premiers volumes de sa trilogie Tudor (Le Conseiller), a consacré plus de vingt ans à ce roman publié en 1992 sous le titre A Place of Greater Safety (édition française en deux volets : L’Idéal et Les Désordres, 2016). On y suit trois jeunes avocats de province depuis leur enfance jusqu’à la guillotine : Georges-Jacques Danton, colosse criblé de dettes dont la voix et la stature imposent le respect ; Maximilien de Robespierre, brillant, méticuleux, effrayé par la violence ; et Camille Desmoulins, pamphlétaire redoutable, fantasque et amoureux éperdu. Trois amis que les événements vont rendre extraordinaires — puis broyer.
Ce qui frappe, c’est la capacité de Mantel à redonner chair à des figures figées depuis deux siècles dans les manuels scolaires. Robespierre n’est plus l’Incorruptible de carton-pâte, mais un homme frêle qui doute ; Danton n’est pas réduit à sa voix de stentor, mais apparaît en stratège pragmatique et bon vivant ; Desmoulins, le plus attachant des trois, court à sa perte avec une inconscience qui serre le cœur. On croise aussi Marat, La Fayette, Mirabeau, Saint-Just, Lucile Desmoulins — des dizaines de personnages réels, avec leurs doutes et leurs petites lâchetés quotidiennes. Le résultat est un récit au long cours où l’on comprend, de l’intérieur, comment des idéaux sincères peuvent déraper vers la Terreur — non par fatalité, mais par un enchaînement de choix individuels, de compromis, de peurs. Le lecteur sait comment l’histoire se termine. Cela ne l’empêche pas d’espérer.