Publié en novembre 2021 aux éditions Plon, Glen Affric est le douzième roman de Karine Giebel. Ce thriller psychologique suit trois destins parallèles : celui de Léonard, adolescent porteur de trisomie 21, souffre-douleur de ses camarades malgré sa force herculéenne ; celui de Jorge, son frère adoptif, qui a passé seize ans en prison pour un double meurtre qu’il n’a pas commis ; et celui d’Angélique, une jeune femme séquestrée par son oncle. Glen Affric, vallée écossaise des Highlands, incarne dans le roman le rêve d’un ailleurs, un refuge inaccessible, une terre promise à laquelle Léonard s’agrippe pour tenir debout. Karine Giebel y aborde le harcèlement, l’erreur judiciaire, la violence faite aux vulnérables, mais aussi l’amour fraternel qui s’entête à survivre au milieu des ruines. Le livre est aussi un hommage revendiqué à Des souris et des hommes de John Steinbeck et à La Ligne verte de Stephen King.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce pavé le cœur en miettes, voici d’autres récits sur l’innocence malmenée par la brutalité du monde.
1. Toutes blessent, la dernière tue (Karine Giebel, 2018)

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Le titre reprend la formule latine Vulnerant omnes, ultima necat — celle que l’on grave sur les cadrans solaires pour rappeler que chaque heure nous entame, et que la dernière nous achève. C’est un programme qui résume assez bien l’expérience de lecture. On y suit Tama, une fillette vendue par son père à une famille française qui la réduit en esclavage domestique dans la France contemporaine. Humiliations, violences, exploitation : les Charandon feraient passer les Thénardier pour des hôtes accueillants. En parallèle, Gabriel, un homme solitaire et dangereux, voit débarquer chez lui une jeune femme amnésique dont il ne sait que faire — du moins au début.
Karine Giebel s’attaque ici à l’esclavage moderne avec une frontalité qui ne laisse aucun répit. Le roman a reçu quatre prix, dont le prix Plume d’or du thriller francophone et le prix Évasion. Comme dans Glen Affric, la cruauté n’épargne personne, mais l’espoir s’obstine à percer sous les coups. On retrouve les obsessions de l’autrice — la rédemption, l’injustice sociale, les êtres broyés par un système qui refuse de les voir — et cette faculté qu’elle a de transformer 700 pages en une seule nuit blanche.
2. Des souris et des hommes (John Steinbeck, 1937)

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Karine Giebel a revendiqué Des souris et des hommes comme source d’inspiration directe pour Glen Affric : autant remonter à la matrice. Le duo George et Lennie — l’un vif et protecteur, l’autre colossal, naïf et doté d’une force qu’il ne maîtrise pas — a clairement engendré celui de Jorge et Léonard. Les deux compagnons errent en Californie pendant la Grande Dépression, de ranch en ranch, portés par un rêve modeste : posséder un jour leur propre lopin de terre, avec des lapins que Lennie pourrait caresser.
Ce roman court (à peine 150 pages) est une mécanique tragique d’une précision impitoyable. Steinbeck y condense la solitude des marginaux et la fragilité des rêves quand on n’a rien. La fin, que l’on pressent sans vouloir y croire, fait partie de ces pages qu’on n’oublie jamais vraiment. Si Glen Affric vous a arraché des larmes, préparez-vous : Steinbeck va plus vite, frappe plus fort, et n’a besoin pour cela que de quelques pages.
3. La Ligne verte (Stephen King, 1996)

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L’autre grande référence de Glen Affric : le roman-feuilleton de Stephen King, publié à l’origine en six épisodes mensuels. En 1932, Paul Edgecombe est gardien-chef du bloc E du pénitencier de Cold Mountain — le couloir de la mort, surnommé « la Ligne verte » à cause de la couleur du linoléum. Un nouveau détenu arrive : John Caffey, un géant noir au regard absent, condamné pour le viol et le meurtre de deux fillettes. Tout accuse Caffey. Pourtant, quelque chose ne colle pas : l’homme est d’une douceur déconcertante, et il possède un don surnaturel de guérison.
King signe ici un roman aux frontières du fantastique et du drame carcéral, porté par une galerie de personnages qu’on n’oublie pas de sitôt : Mister Jingles la souris, le sadique Percy Wetmore, le redoutable William Wharton, Édouard Delacroix le Cajun pyromane. Mais c’est Caffey, innocent condamné par un système qui ne sait pas quoi faire de lui, qui s’installe dans votre tête et refuse d’en partir. La parenté avec Glen Affric saute aux yeux : l’erreur judiciaire, la tendresse pour les êtres simples que le monde piétine, le refus du happy end facile. Le film de Frank Darabont (1999) avec Tom Hanks a popularisé l’histoire, mais le roman mérite d’être lu pour lui-même.
4. Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes, 1966)

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Charlie Gordon a 33 ans et l’âge mental d’un enfant de six ans. Employé de ménage dans une boulangerie, il suit des cours de lecture avec Alice Kinnian et rêve de devenir intelligent. Un jour, le Pr Nemur et le Dr Strauss lui proposent de subir une opération expérimentale du cerveau, déjà testée avec succès sur une souris blanche nommée Algernon. Le récit prend la forme du journal de Charlie — d’abord truffé de fautes et de formulations enfantines, puis de plus en plus articulé à mesure que son QI grimpe en flèche.
L’éveil intellectuel de Charlie est à la fois grisant et douloureux : il comprend enfin que ses collègues se moquaient de lui, redécouvre les traumatismes de son enfance, tombe amoureux. Puis Algernon commence à décliner. Et Charlie sait que son destin est lié à celui de la souris. Prix Hugo et prix Nebula, Des fleurs pour Algernon dépasse largement le cadre de la science-fiction : c’est un roman sur la différence, le regard des autres et ce qu’il en coûte de comprendre enfin le monde qui vous entoure. Les derniers comptes rendus de Charlie, où les fautes d’orthographe réapparaissent une à une, serrent la gorge comme peu de pages savent le faire. Léonard, dans Glen Affric, subit un sort différent mais partage avec Charlie cette même impossibilité de choisir la place que le monde lui assigne.
5. Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit (Mark Haddon, 2003)

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Christopher Boone a 15 ans, trois mois et deux jours. Il connaît tous les pays du monde avec leurs capitales, adore Sherlock Holmes, excelle en mathématiques, et ne supporte ni qu’on le touche, ni le jaune, ni le marron. Christopher est autiste — le roman ne pose jamais le mot, mais tout y est. Quand il découvre Wellington, le caniche de sa voisine Mme Shears, embroché sur une fourche au milieu de la pelouse, il décide de mener l’enquête. Son investigation va finir par mettre au jour des secrets de famille bien plus lourds qu’un chien mort.
Le roman est écrit à la première personne, avec des chapitres numérotés en nombres premiers, des diagrammes, des problèmes de maths, et une logique implacable qui rend le monde « normal » soudain très étrange vu depuis l’intérieur de la tête de Christopher. On rit, on s’attache, et on a le cœur serré quand l’adolescent doit affronter seul la gare de Londres, son bruit, sa foule et son chaos sensoriel. Prix Whitbread du livre de l’année 2003, ce roman partage avec Glen Affric un même constat : le monde n’a que peu de patience pour ceux qui ne fonctionnent pas selon ses règles, et c’est le monde qui a tort.
6. Mon bel oranger (José Mauro de Vasconcelos, 1968)

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Sous-titré « Histoire d’un petit garçon qui, un jour, découvrit la douleur », ce roman autobiographique raconte le quotidien de Zézé, un gamin de cinq ans qui grandit dans un quartier pauvre du Brésil. Espiègle, d’une intelligence précoce (il a appris à lire seul), Zézé se fait battre par presque toute sa famille, à l’exception de sa sœur Gloria et de son petit frère Luís. Son refuge : un pied d’oranges douces qu’il a baptisé Minguinho, et à qui il confie ses secrets, ses peines et ses rêves de poète au nœud papillon.
Puis Zézé rencontre le Portugâ — Manuel Valadares, un homme aisé qui se prend d’affection pour lui et lui fait découvrir la tendresse d’un père de substitution. Cette relation lumineuse au milieu de la misère donne au roman ses pages les plus émouvantes. Mais Vasconcelos n’a pas écrit un conte de fées, et le dénouement tient sa promesse cruelle : c’est bien la douleur que Zézé finit par découvrir. Vendu à trois millions d’exemplaires en France, Mon bel oranger reste un classique de la littérature brésilienne, souvent rangé en jeunesse mais capable de mettre à genoux n’importe quel adulte. Si Glen Affric vous a retourné·e, Zézé finira le travail.
7. Le Démon de la colline aux loups (Dimitri Rouchon-Borie, 2021)

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Duke est en prison, condamné pour meurtre. Il sait qu’il va mourir. Alors il écrit, dans son « parlement » à lui : un langage fracturé, sans virgules, presque enfantin, mais d’une justesse rare. Il raconte la Colline aux Loups, la maison de son enfance, ses parents monstrueux, l’indicible qui s’est produit entre ces murs et le Démon qui s’est niché en lui ce jour-là. Premier roman de Dimitri Rouchon-Borie, journaliste spécialisé en chroniques judiciaires, le livre a été écrit en moins d’un mois, juste avant un procès pour pédophilie que l’auteur devait couvrir.
Le premier tiers est éprouvant, il faut le dire. Mais de cette noirceur absolue surgissent des éclairs de lumière : la douceur de Clara (la sœur de Duke), une sucette, l’herbe entre les orteils, un documentaire animalier au cinéma qui donne envie d’être un oiseau plutôt qu’un homme. Le roman pose une question sans issue : quand l’enfance a été ravagée, la victime peut-elle échapper au rôle de bourreau ? Prix RTBF La Première en 2021, Le Démon de la colline aux loups partage avec Glen Affric l’enfance saccagée, le milieu carcéral et la question de la fatalité — mais sa singularité tient à cette voix brisée, reconnaissable entre mille, qui trouve de la beauté là où il ne devrait plus en rester.
8. Le jour des corneilles (Jean-François Beauchemin, 2004)

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On entre dans ce roman un peu désorienté, et on n’en sort plus. Le fils Courge (on ne connaîtra jamais son prénom) s’adresse à un juge pour raconter sa vie : une existence d’ermite au fond des bois, seul avec un père colosse, violent, illettré, hanté par les morts. La mère est décédée en couches, et le père Courge ne s’en est jamais remis. L’enfant grandit sans contact avec le monde extérieur, ignorant même son propre nom.
La première chose qui saisit, c’est la langue. Jean-François Beauchemin, auteur québécois, a inventé pour son narrateur un idiome unique : un mélange d’archaïsmes, de québécismes et de néologismes savoureux (mosquite, roupil, frimasseries, taboureaux) qui évoque le moyen français de Rabelais autant qu’un parler rural oublié. Ce n’est pas un artifice : c’est la conséquence logique d’une vie coupée de toute civilisation. Et sous cette langue venue d’un autre temps se joue une histoire très simple : celle d’un fils qui cherche désespérément l’amour d’un père incapable de le lui donner, une quête qui le mènera jusqu’à l’acte final, celui qui l’a conduit devant ce juge. Prix France-Québec 2005 et adapté en film d’animation en 2012, Le jour des corneilles est un court roman (160 pages) qui rejoint Glen Affric par la relation père-fils abîmée, l’isolement et la violence subie sans raison par un enfant.
9. Le Garçon (Marcus Malte, 2016)

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Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. En 1908, quelque part dans le sud de la France, un garçon quasi sauvage vit seul avec sa mère dans une cabane isolée. Quand elle meurt, il se met en route — par instinct, sans destination. Commence alors une traversée du premier XXe siècle vue à travers les yeux d’un être vierge de toute humanité. Il croise d’abord les habitants d’un hameau, puis Brabek, ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire. Vient ensuite Emma, mélomane lumineuse, qui sera à la fois sœur, amante et mère. Et puis la guerre de 14-18 — la boucherie industrielle, l’humanité réduite à la boue et au fer.
Prix Femina 2016, Le Garçon est une fresque de plus de 500 pages qui tient du roman d’apprentissage, de l’épopée historique et du conte cruel. Marcus Malte y module sa narration au rythme de ce que vit son personnage : tendre dans les passages amoureux, drôle dans les scènes de foire, brutale dans les tranchées. Le fil rouge qui relie ce roman à Glen Affric est celui de l’enfant sauvage confronté à la civilisation — et la question, lancinante, de savoir si cette civilisation mérite qu’on y entre. Le garçon de Malte, comme le Léonard de Giebel, traverse le monde sans le comprendre tout à fait. C’est ce décalage qui rend leur regard si juste, et leur sort si révoltant.