Créée en 1970 dans les pages du Journal de Spirou, Yoko Tsuno est une série de science-fiction écrite et dessinée par Roger Leloup. Elle met en scène une ingénieure en électronique japonaise, Yoko, accompagnée de ses compagnons Vic Vidéo et Pol Pitron, dans des aventures qui vont de l’anticipation technologique au voyage dans le temps, en passant par l’exploration de planète. En 1970, les héroïnes de bande dessinée se comptent sur les doigts d’une main : Barbarella (1962), Laureline (1967), Natacha (quelques mois plus tôt). Yoko arrive dans ce paysage encore très masculin et y reste. Avec 31 albums, la série se distingue par la rigueur documentaire de son auteur — ancien collaborateur des Studios Hergé pendant quinze ans —, son attachement à des valeurs humanistes et la place centrale qu’elle accorde aux personnages féminins, de Khâny à Ingrid, en passant par Emilia ou Monya.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques suggestions qui partagent avec Yoko Tsuno un ancrage dans la science-fiction et/ou des personnages féminins au premier plan.
1. Valérian et Laureline (Pierre Christin, Jean-Claude Mézières, 1967)

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Publiée dès 1967 dans Pilote — le magazine qui accueillait aussi Astérix et Blueberry —, Valérian et Laureline est la série qui a installé le space opera dans la BD francophone. Le terme désigne la SF d’aventure à grande échelle : voyages interstellaires, civilisations galactiques, conflits entre empires. L’histoire se déroule au XXVIIIe siècle : Valérian et Laureline sont agents du Service Spatio-Temporel de Galaxity, capitale d’un empire terrien qui s’étend à travers la galaxie. Valérian est un héros volontairement ordinaire, parfois maladroit, un brin borné. Laureline, elle, n’était au départ qu’un personnage secondaire destiné à disparaître après la première histoire — ce sont les lecteurs de Pilote, par leur courrier, qui ont convaincu les auteurs de la garder. Elle s’impose vite comme le cerveau du duo, plus lucide et plus résolue que son compagnon. En 1967, un couple de BD où la femme mène la danse sans que cela soit traité comme une blague : c’était inédit.
Sur 23 albums (1967–2010), Pierre Christin utilise la science-fiction pour parler du présent : abus de pouvoir, colonialisme, inégalités économiques. Les extraterrestres et les planètes lointaines sont des prétextes pour questionner notre propre monde — dans Bienvenue sur Alflolol, par exemple, un peuple autochtone est menacé d’expropriation par une entreprise minière terrienne, dans un scénario qui évoque la décolonisation. Jean-Claude Mézières, de son côté, a inventé un bestiaire et des architectures spatiales d’une inventivité telle que George Lucas et Luc Besson y ont puisé — les similarités entre certaines planches de Valérian et des scènes de Star Wars (1977) ou du Cinquième Élément (1997) sont documentées et assumées. Si vous avez aimé la façon dont Yoko Tsuno résout les conflits par l’intelligence plutôt que par la force, Valérian et Laureline prolonge cette approche en y ajoutant une dimension politique que la série de Leloup n’abordait pas aussi frontalement.
2. Luc Orient (Greg, Eddy Paape, 1967)

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En 1967, le Journal de Tintin — concurrent direct de Spirou — ne propose pas de science-fiction dans ses pages. Son rédacteur en chef, Greg (par ailleurs créateur d’Achille Talon), décide de combler ce vide en s’associant à Eddy Paape, dessinateur actif depuis les années 1940, passé par Spirou et compagnon de route de Franquin et Peyo. Ensemble, ils créent Luc Orient : un jeune physicien baraqué, accompagné de son mentor le professeur Hugo Kala et de l’assistante de ce dernier, Lora. Le premier cycle (tomes 1 à 5), ouvertement inspiré de Flash Gordon — le classique américain d’Alex Raymond —, transporte ce trio sur la planète Terango, qu’il faut libérer du dictateur Sectan. Le deuxième cycle (tomes 6 à 11) ramène l’action sur Terre, avec des menaces plus variées : manipulations génétiques, phénomènes paranormaux, peuples oubliés. Le troisième cycle (tomes 12 à 15) s’articule autour de l’exode du peuple des Dartz, qui cherche à s’établir sur Terango.
Ce qui rend Luc Orient intéressant au-delà de ses intrigues, c’est l’évolution graphique d’Eddy Paape. Album après album, son dessin se transforme : les cadrages deviennent plus audacieux (plongées, contre-plongées, cases qui débordent du cadre), les couleurs plus contrastées, la mise en page plus libre. Les premiers tomes sont sages et classiques ; à partir de Le Cratère aux sortilèges (tome 7) et surtout La Porte de cristal (tome 12), Paape semble libéré, influencé par l’effervescence graphique de la BD des années 1970 — on n’est plus très loin des audaces d’un Druillet ou d’un Andreas (ce dernier étant d’ailleurs passé par l’atelier de Paape). Greg, de son côté, nourrissait ses scénarios d’articles scientifiques qu’il extrapolait librement. Achevée en 18 albums, la série a certes vieilli sur certains aspects — chaque fin de page annonce en caractères gras un rebondissement spectaculaire, à la manière des feuilletons populaires. Mais le plaisir de lecture reste réel, notamment dans les cycles terriens, et pour qui apprécie la rigueur technique et le goût pour la science de Yoko Tsuno, Luc Orient est un compagnon de route naturel — né la même année dans le journal concurrent.
3. Sillage (Jean-David Morvan, Philippe Buchet, 1998)

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Sillage, c’est le nom d’un convoi spatial colossal — croiseurs, frégates, astronefs, barges de fortune — rassemblant des centaines d’espèces extraterrestres en quête de planètes habitables. Au milieu de cette flotte vit Nävis, la seule humaine connue de toute la galaxie. Recueillie enfant sur une planète sauvage par le général Rib’Wund, elle grandit parmi des aliens sans jamais croiser un congénère. Elle finit par devenir agent de la Constituante — l’assemblée qui gouverne le convoi — grâce à une particularité rare : son esprit est imperméable à toute forme de télépathie. Dans un univers où la quasi-totalité des espèces peuvent sonder les pensées d’autrui, une personne impossible à lire devient l’infiltrée idéale.
Publiée chez Delcourt depuis 1998, la série varie les registres d’un album à l’autre : exploration de planètes exotiques, thriller politique au sein du convoi, opération de survie en territoire hostile. Philippe Buchet construit des planches minutieuses où chaque espèce a sa morphologie, son habitat, ses vaisseaux — on croit à ce monde parce qu’il est dessiné avec une cohérence matérielle rare. Jean-David Morvan, au scénario, fait grandir Nävis sans la ménager : d’adolescente impulsive, elle devient une adulte qui doit assumer les conséquences de ses erreurs — dans le tome 9, une de ses décisions provoque une catastrophe à bord du vaisseau-mère, avec des morts. Comme Yoko Tsuno, Nävis est compétente, indépendante et révoltée par l’injustice ; mais là où Yoko garde son sang-froid, Nävis agit d’abord et réfléchit ensuite — ce qui lui coûte régulièrement cher.
4. Orbital (Sylvain Runberg, Serge Pellé, 2006)

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Dans un futur où l’humanité vient d’intégrer — après une guerre sanglante contre les Sandjarrs — une Confédération galactique regroupant des centaines d’espèces, Caleb Swany, un humain, et Mézoké Izzua, une Sandjarrienne, forment le premier binôme mixte de l’Office Diplomatique Intermondial (ODI). Leur mission : désamorcer les conflits entre peuples à travers la galaxie, en opérant depuis la station Orbital, une cité diplomatique située dans un plan dimensionnel parallèle. Ce qui distingue Orbital de beaucoup d’autres séries de SF : ici, les humains ne sont pas le centre du monde. Ils sont les derniers arrivés dans la Confédération, perçus par les autres espèces comme primitifs, imprévisibles et dangereux. Caleb doit en permanence faire ses preuves.
Serge Pellé travaille en couleurs directes — c’est-à-dire qu’il peint chaque planche à la main (feutres à alcool, gouache, pastels), sans passer par l’étape classique encrage noir + mise en couleurs séparée. Le résultat se voit : les pages ont la texture et la profondeur d’illustrations peintes, avec des ciels de planètes lointaines, des jungles bioluminescentes et des cités alien que l’on pourrait accrocher au mur. Sylvain Runberg, au scénario, transpose des problématiques géopolitiques contemporaines à l’échelle cosmique. Dans les premiers tomes, Caleb et Mézoké doivent empêcher une guerre entre humains et Javlodes sur la planète Senestam ; plus tard, la série aborde le terrorisme idéologique, la montée de factions extrémistes au sein même de la Confédération, et la fragilité de la paix quand chaque camp a de bonnes raisons de se méfier de l’autre.
La relation entre Caleb et Mézoké — un humain et une Sandjarrienne, c’est-à-dire deux ressortissants de peuples qui se faisaient la guerre quelques années plus tôt — concentre la question centrale de la série : la confiance peut-elle se construire sur les ruines d’un conflit ? Pour qui apprécie dans Yoko Tsuno les intrigues où la diplomatie et la compréhension mutuelle priment sur l’affrontement, Orbital creuse cette veine dans un registre plus explicitement politique.
5. Renaissance (Fred Duval, EMEM, Fred Blanchard, 2018)

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2084. Montée des eaux, effondrements en cascade, épidémies, guerres civiles : tout ce que les scénarios les plus sombres avaient prédit s’est réalisé. L’humanité survit à peine. C’est alors qu’intervient, depuis l’espace, la Fédération des Intelligences Mammifères — une confédération de civilisations extraterrestres qui décide d’intervenir sur cette planète en voie d’extinction. Swänn, jeune alien idéaliste originaire d’un monde qui ressemble à une version aboutie du nôtre, se porte volontaire et débarque au Texas, où il rencontre Liz. Premier contact, mais à l’envers : c’est l’extraterrestre qui vient en aide, et l’humaine qui doit décider si elle accepte cette main tendue.
Ce qui singularise Renaissance de la plupart des récits de premier contact, c’est son inversion de point de vue : on suit l’histoire à travers le regard de l’extraterrestre, pas celui de l’humain. Swänn découvre une espèce qui pollue sa propre planète, se fait la guerre pour des ressources qu’elle gaspille, et accueille ses sauveurs avec méfiance — quand ce n’est pas à coups de fusil. Fred Duval — scénariste spécialisé dans l’anticipation, notamment sur Carmen McCallum et la série d’uchronie Jour J (qui réinvente les grands tournants de l’Histoire : et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? et si les Russes avaient posé le pied sur la Lune les premiers ?) — construit une intrigue en six tomes répartis en deux cycles : le premier, situé en 2084, pose le cadre du contact ; le second, vingt ans plus tard, en explore les conséquences, avec l’irruption des Ouröbörös, un peuple alien belliqueux qui convoite la Terre. Le dessin d’EMEM, appuyé par les designs de Fred Blanchard (qui a conçu l’intégralité de la civilisation extraterrestre : faune, flore, vaisseaux, architecture, costumes), donne à l’univers alien une identité visuelle complète — on ne se contente pas d’humanoïdes à la peau verte.
6. Colonisation (Denis-Pierre Filippi, Vincenzo Cucca, 2018)

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Dans un futur lointain, face à la surpopulation, l’humanité a envoyé des vaisseaux — appelés Nefs — à travers la galaxie, chargés de colons en hibernation. Pendant que ces Nefs voguaient lentement vers l’inconnu, une civilisation extraterrestre s’est manifestée : les Atils, en apparence pacifistes et généreux, qui ont offert aux humains une technologie de déplacement bien plus rapide. Grâce à eux, une seconde vague de colonisation a pu s’installer à travers la galaxie. Mais les premières Nefs, parties avant ce contact, sont pour la plupart perdues dans l’espace. C’est pour les retrouver — et les protéger des Écumeurs, des pirates qui les traquent pour piller leurs ressources et « recruter » de force leurs passagers — que l’Agence forme des unités d’élite. Milla Aygon, membre de la Team Shadow, va réaliser au fil de ses missions que l’alliance entre humains et Atils repose sur des fondations bien moins solides qu’annoncé.
Denis-Pierre Filippi — scénariste au parcours éclectique, de la fantasy (Gargouilles) au fantastique (John Lord) — construit un récit où chaque album raconte une mission distincte tout en faisant avancer une intrigue de fond qui se ramifie : que veulent réellement les Atils ? Pourquoi ont-ils placé la Terre en quarantaine ? Quel est le plan de Raylan, le chef des Écumeurs — simple pirate ou résistant ? Chaque réponse obtenue déplace le problème plutôt que de le résoudre. Vincenzo Cucca, dessinateur italien formé aux écoles de BD de Naples et Florence, passe des intérieurs métalliques de vaisseaux aux planètes à la végétation carnivore, en passant par des scènes de combat en apesanteur — le tout avec un sens du détail qui donne envie de s’attarder sur chaque planche. Avec 10 tomes déjà parus chez Glénat et une série toujours en cours, Colonisation s’adresse à celles et ceux qui aiment dans Yoko Tsuno le plaisir de l’enquête : tirer un fil, découvrir que le mystère est plus vaste que prévu, et continuer à tirer.
7. Nausicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki, 1982)

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On quitte la bande dessinée franco-belge pour un manga. Prépublié entre 1982 et 1994 dans le magazine japonais Animage, Nausicaä de la Vallée du Vent est l’unique bande dessinée de Hayao Miyazaki, le réalisateur japonais connu pour Le Voyage de Chihiro, Princesse Mononoké ou Mon voisin Totoro. Mille ans après un cataclysme appelé les Sept Jours de Feu — une guerre qui a anéanti la civilisation industrielle —, la Terre est recouverte par la Mer de la Décomposition : une forêt immense qui produit des spores toxiques pour les humains et abrite des insectes géants, les Ômus. Les survivants vivent dans quelques poches épargnées, entre désert et lisière de la forêt. Nausicaä, princesse d’un petit royaume côtier protégé par les vents, est l’une des rares personnes à ne pas voir la Mer de la Décomposition comme un ennemi : elle l’étudie, persuadée qu’elle joue un rôle dans la régénération de la planète. Mais la guerre entre deux empires rivaux — les Tolmèques et les Dorks — la force à quitter sa vallée.
Le film d’animation de 1984, sorti avant que Miyazaki ne fonde le Studio Ghibli, n’adapte que les deux premiers tomes sur sept. Le manga, lui, va beaucoup plus loin : alliances mouvantes entre royaumes, armes biologiques incontrôlables, découverte d’une intelligence artificielle créée par l’ancienne civilisation — le Gardien de la Crypte, qui prétend détenir le plan de renaissance de l’humanité — et surtout un questionnement radical : l’humanité telle qu’elle existe a-t-elle encore sa place dans ce nouveau monde, ou bien n’est-elle qu’un vestige condamné à disparaître ? Nausicaä évolue d’une jeune idéaliste à une figure confrontée à des décisions sans bonne réponse, où sauver un peuple peut signifier en condamner un autre.
L’édition française, publiée chez Glénat en sept volumes reliés, imprimés dans des teintes sépia qui donnent aux pages un aspect de manuscrit ancien, est fidèle au format original japonais (lecture de droite à gauche). Le lien avec Yoko Tsuno est direct : deux héroïnes dotées d’une compétence technique, d’un refus profond de la violence et d’un respect pour toute forme de vie. La différence : là où Leloup raconte des aventures qui se bouclent en un album, Miyazaki construit sur sept tomes une réflexion sur la responsabilité de l’espèce humaine envers le monde qu’elle habite — et qu’elle a détruit.
8. Le Scrameustache (Gos, 1972)

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Changement de registre. Ici, pas de géopolitique interstellaire ni de dilemmes moraux : Le Scrameustache est d’abord une série d’aventures destinée à un public jeune, même si les adultes qui l’ont lue enfant y reviennent volontiers. Le jeune Khéna vit dans le village de Chambon-les-Roses avec son oncle Georges, ancien explorateur devenu mémorialiste bougon. Sa vie bascule le jour où il assiste à l’atterrissage d’une soucoupe volante pilotée par une créature qui ressemble à un chat, vêtue d’une combinaison et coiffée d’un casque à rayon pétrifiant : le Scrameustache. Ensemble, ils découvrent le Continent des Deux Lunes, un monde peuplé de Galaxiens — de petits êtres rondouillards dotés d’une technologie avancée — et menacé par les Kromoks, primates belliqueux dont l’incompétence compense heureusement l’ambition.
Gos, le créateur de la série, a travaillé au Studio Peyo sur Les Schtroumpfs et Benoît Brisefer avant de lancer sa propre série. L’influence est visible : les Galaxiens, comme les Schtroumpfs, forment un petit peuple attachant avec ses personnalités distinctes. Mais le champ d’action est plus large : les aventures se déroulent aussi bien sur Terre que dans l’espace ou à d’autres époques — voyages dans le temps compris. Et la série gagne en épaisseur au fil des tomes : Khéna finit par découvrir ses propres origines, le Scrameustache aussi, et l’univers se dote progressivement d’une mythologie cohérente avec ses peuples, ses technologies et ses antagonistes récurrents (le sorcier Falzar, notamment, est un méchant qui a une vraie épaisseur). Avec 44 albums, publiée dans le Journal de Spirou à partir de 1972 — soit deux ans après Yoko Tsuno dans le même magazine —, la série partage avec elle le mélange de science-fiction et de bienveillance. Avec, en prime, un ton plus léger et un accès direct pour les jeunes lecteur·ices.