Publié en mars 2020 aux éditions Glénat, La Bombe est un roman graphique en noir et blanc de près de 470 pages, signé par les scénaristes Didier Alcante et Laurent-Frédéric Bollée et le dessinateur Denis Rodier. Il retrace, sous la forme d’un thriller historique choral, les événements qui ont conduit à la création de la première bombe atomique américaine et à son utilisation sur Hiroshima le 6 août 1945.
Des mines d’uranium du Katanga (Congo belge) au désert du Nouveau-Mexique, via les laboratoires de l’Europe en guerre et les rues d’Hiroshima, le récit suit aussi bien les décideurs politiques (Roosevelt, Truman) et les scientifiques passés à la postérité (Einstein, Oppenheimer, Fermi) que des figures restées dans l’ombre, comme le physicien hongrois Leó Szilárd — l’homme qui remua ciel et terre pour que les États-Unis développent la bombe, puis fit tout pour qu’ils ne l’utilisent jamais. Salué par la critique, l’album a été traduit dans plus de dix-huit pays et vendu à plus de 150 000 exemplaires en France.
Si vous avez maintenant l’envie de savoir ce qu’il est advenu des victimes, comment le Japon a survécu à l’après-bombe, ou ce que la course à l’atome a produit d’autre dans le monde, voici quelques pistes pour continuer. Du Japon de 1945 aux déserts du Sahara algérien, de Fukushima à Tchernobyl, chacune éclaire une facette différente de l’histoire nucléaire.
1. Gen aux pieds nus (Keiji Nakazawa, 1973)

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Keiji Nakazawa avait six ans le 6 août 1945. Ce matin-là, le mur d’enceinte de son école l’a protégé du souffle de Little Boy — le nom de la bombe larguée sur Hiroshima par le bombardier Enola Gay. Sa mère et sa sœur à naître ont survécu, mais son père, sa grande sœur et son petit frère sont morts sous les décombres de la maison familiale, piégés par l’incendie qui a suivi l’explosion. C’est à partir de cette expérience que Nakazawa a construit Gen aux pieds nus, manga semi-autobiographique en dix volumes, publié au Japon entre 1973 et 1985 — d’abord dans le Weekly Shōnen Jump (le plus gros magazine de manga du pays), puis dans des revues à tirage réduit après que le Jump eut interrompu la série, jugée trop sombre et trop critique envers le Japon.
Le héros, Gen Nakaoka, est un gamin espiègle, une sorte de Gavroche d’Hiroshima qui lutte pour nourrir sa famille dans un Japon ravagé par le militarisme et la famine — et ce, avant même l’explosion. Car l’un des mérites du récit est de montrer que la vie des civils japonais était déjà invivable sous le régime impérial : le père de Gen, pacifiste convaincu, est battu et emprisonné pour ses opinions, haï par ses propres voisins. Le manga ne fait grâce à personne, ni aux autorités japonaises qui ont érigé l’empereur au rang de divinité, ni aux Américains qui ont lâché la bombe.
Après le 6 août, le récit change de nature. Les planches qui décrivent les premières heures sont crues et sans filtre : corps brûlés, peau en lambeaux, charniers. Mais Gen aux pieds nus ne s’arrête pas au jour du bombardement. Il couvre huit années, de 1945 à 1953, et montre ce que les livres d’histoire résument souvent en une ligne : les effets des radiations à retardement (leucémies, malformations), la discrimination subie par les hibakusha — le mot japonais qui désigne les survivants de la bombe, souvent rejetés par le reste de la société —, l’occupation américaine, la censure imposée par le vainqueur et la lente reconstruction de la ville. Avec, contre toute attente, un humour tenace qui donne au lecteur de quoi reprendre son souffle entre deux séquences éprouvantes.
Gen aux pieds nus est le premier manga à s’être confronté sans détour à la tragédie d’Hiroshima, et le seul à le faire sur une base autobiographique. Il bénéficie depuis 2025 d’une nouvelle édition française aux éditions Le Tripode, avec une traduction révisée par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi. Les dix volumes totalisent environ 2 600 planches.
2. Le Pays des cerisiers (Fumiyo Kouno, 2004)

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Là où Nakazawa racontait l’explosion et ses suites immédiates, Fumiyo Kouno s’intéresse à ce qui vient après : la vie quotidienne des survivants, dix, vingt, quarante ans plus tard. Le Pays des cerisiers s’ouvre en 1955, à Hiroshima, et couvre plusieurs décennies à travers trois récits liés entre eux.
La première histoire suit Minami Hirano, une jeune femme de vingt-trois ans, couturière, rescapée du bombardement. Minami a perdu une partie de sa famille et souffre d’une fatigue chronique qu’elle ne s’explique pas — conséquence probable des radiations absorbées dix ans plus tôt. La seconde partie, située des années plus tard, accompagne Nanami, une adolescente énergique et passionnée de baseball, dont on comprend peu à peu les liens de parenté avec Minami. Le troisième volet, encore plus tardif, montre comment la génération suivante porte encore les conséquences de la bombe : maladies héréditaires, peur de transmettre la contamination à ses enfants, mariages refusés par des familles qui redoutent les « gènes irradiés ».
Fumiyo Kouno, née en 1968 à Hiroshima, ne montre aucune scène de destruction. Pas de champignon atomique, pas de corps calcinés. Les blessures sont invisibles et se transmettent de génération en génération. Le dessin, avec son trait fin et ses visages ronds, a l’air léger — jusqu’à ce qu’il se raréfie sur la page, littéralement, quand un personnage meurt. Le trait s’efface, les cases se vident — et le lecteur comprend ce qui se passe sans qu’une seule ligne de dialogue soit nécessaire.
Récompensé par le Grand Prix du Japan Media Arts Festival 2004 et le prix Osamu Tezuka 2005, ce one-shot de 98 pages va à l’essentiel. Kouno, qui signera plus tard Dans un recoin de ce monde (adapté en film d’animation en 2016), montre une chose que La Bombe n’avait pas la place de raconter : la bombe atomique n’a pas seulement tué 140 000 personnes le 6 août 1945. Elle a continué de tuer pendant des décennies, et ceux qu’elle n’a pas tués, elle les a mis au ban de leur propre société.
3. Au nom de la bombe (Albert Drandov et Franckie Alarcon, 2010)

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La Bombe d’Alcante, Bollée et Rodier s’arrête à Hiroshima. Or l’histoire de l’arme atomique ne fait alors que commencer. Entre 1960 et 1996, la France a fait exploser 210 bombes nucléaires — d’abord dans le Sahara algérien (y compris après l’indépendance de l’Algérie en 1962, en vertu d’accords secrets), puis en Polynésie française, sur les atolls de Mururoa et Fangataufa. Environ 150 000 personnes — militaires, civils, populations locales — ont été impliquées de près ou de loin dans ces essais. Albert Drandov (au scénario) et Franckie Alarcon (au dessin) ont entrepris de recueillir leurs témoignages.
Le résultat est une BD-enquête qui donne la parole aux oubliés de la « grandeur atomique française » : appelés du contingent, engagés volontaires, personnels civils, habitants de Polynésie. Les récits s’accumulent, et tous racontent la même chose. Des soldats du rang sont envoyés sur des sites d’essais sans protection adéquate, parfois à quelques kilomètres du point zéro. Des populations locales — en Algérie comme en Polynésie — ne sont jamais informées des risques. L’armée, quand elle ne ment pas ouvertement, se retranche derrière le secret défense. L’album rapporte, entre autres, l’épisode d’un essai nucléaire en 1962 dont les retombées radioactives, mal anticipées, ont provoqué une panique générale sur le site. Ou l’histoire d’un soldat irradié, placé dans un hôpital militaire, dont la femme n’a jamais pu obtenir la moindre information sur son état de santé.
Historien de formation et ex journaliste au Canard enchaîné et à Charlie Hebdo, Drandov mène son enquête avec rigueur. Les notes de fin d’ouvrage, appuyées sur des archives longtemps classifiées, apportent un éclairage précieux. Publiée une première fois chez Delcourt en 2010, la BD a été rééditée chez Steinkis en 2021, augmentée de deux témoignages supplémentaires. Ce n’est pas la BD la plus spectaculaire de cette liste sur le plan graphique, mais c’est sans doute la plus nécessaire — et la plus révoltante.
4. Fukushima, chronique d’un accident sans fin (Bertrand Galic et Roger Vidal, 2021)

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11 mars 2011, 14 h 46. Un séisme de magnitude 9,1 frappe les côtes du nord-est du Japon. Le tsunami qui s’ensuit, avec des vagues de quinze mètres de haut, submerge la digue de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Les générateurs de secours sont noyés, les réacteurs cessent d’être refroidis. En quelques heures, la situation échappe à tout contrôle.
Bertrand Galic (scénario) et Roger Vidal (dessin) ont choisi de raconter les cinq premiers jours de la catastrophe sous la forme d’un huis clos, centré sur la figure de Masao Yoshida, le directeur de la centrale. L’homme, confronté à une situation qu’aucun manuel de procédure n’avait prévue, improvise avec ce qu’il a sous la main : des batteries de voiture récupérées sur le parking pour alimenter les instruments de mesure, des camions de pompiers pour tenter de refroidir les réacteurs, de l’eau de mer puisée directement dans l’océan quand l’eau douce vient à manquer. Il va jusqu’à désobéir aux ordres du siège de TEPCO — Tokyo Electric Power Company, l’opérateur de la centrale, dont les dirigeants, à 250 kilomètres de là, sont totalement dépassés.
La narration s’appuie sur les auditions de Yoshida devant la commission d’enquête parlementaire, rendues publiques après sa mort d’un cancer de l’œsophage en 2013. Le récit fonctionne comme un compte à rebours : les heures défilent, les réacteurs explosent un par un, et la poignée de volontaires qui reste sur place (les médias japonais les surnommeront les « Cinquante de Fukushima ») tente de stabiliser la situation au péril de sa vie. Les couleurs de Roger Vidal accompagnent cette progression — tons ternes et grisâtres pour les phases d’attente, éclats orange et rouge vif au moment des explosions. Le dossier en fin d’album revient sur les causes profondes de l’accident — défauts de conception, sous-estimation du risque sismique, collusion entre l’industrie nucléaire et les autorités de régulation — et rappelle que la commission a conclu sans ambiguïté : cette catastrophe est d’origine humaine.
5. Au cœur de Fukushima (Kazuto Tatsuta, 2014)

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Et après le désastre ? Que se passe-t-il quand les caméras sont parties et que les ouvriers arrivent ? C’est la question à laquelle répond Au cœur de Fukushima, un manga en trois volumes au concept inhabituel : son auteur s’est fait embaucher comme ouvrier dans la centrale accidentée pour raconter, de l’intérieur, le quotidien du chantier de décontamination.
Kazuto Tatsuta est un pseudonyme — emprunté au nom d’une gare désaffectée de la zone interdite, sur la ligne JR Jōban. L’homme, la cinquantaine, est un mangaka de Tokyo qui ne parvenait pas à vivre de ses dessins. Après la catastrophe, il se fait recruter sur le site de Fukushima Daiichi, où il travaille de juin à décembre 2012, puis lors de missions ponctuelles en 2014. Il tire de cette expérience un manga, lauréat d’un concours du magazine Morning, publié chez Kōdansha au Japon puis traduit en français chez Kana en 2016.
Le parti pris a de quoi surprendre : pas de dénonciation enflammée, pas de pamphlet antinucléaire. Tatsuta décrit, avec une minutie méthodique, la routine des travailleurs : les séances interminables d’habillage et de déshabillage (combinaison, gants, masque intégral, dosimètre), les contrôles de radioactivité à chaque passage de sas, les masques dont la puanteur s’accumule de jour en jour malgré la stérilisation, les repas frugaux — nouilles instantanées, onigiri achetés à la supérette — avalés dans des salles recouvertes de plastique, les embouteillages d’une heure aux points de contrôle à la sortie du site. Sobre et fonctionnel, le trait ne cherche pas l’effet : il documente.
Cette neutralité affichée a valu à l’auteur des critiques. Certains lui ont reproché de ne jamais mettre en cause TEPCO et de donner du chantier une image trop lisse. Le reproche n’est pas infondé — Tatsuta reconnaît lui-même vouloir pouvoir retourner travailler sur place, ce qui suppose de ne froisser personne. Mais le témoignage reste irremplaçable : c’est le seul récit en BD réalisé par quelqu’un qui a effectivement travaillé sur le site, masque sur le visage et dosimètre au poignet.
6. Un printemps à Tchernobyl (Emmanuel Lepage, 2012)

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Emmanuel Lepage avait dix-neuf ans le 26 avril 1986, le jour où le réacteur nᵒ 4 de la centrale de Tchernobyl a explosé en Ukraine (alors en URSS). Vingt-deux ans plus tard, jour pour jour, il se rend sur place avec un collectif d’artistes, dans le cadre d’un séjour organisé par l’association Les Dessin’acteurs. L’objectif : réaliser un reportage dessiné sur la vie des survivants et de leurs enfants dans des terres toujours contaminées.
Lepage s’attendait à trouver un paysage de mort. La ville fantôme de Pripiat — construite dans les années 1970 pour loger les employés de la centrale, évacuée en 36 heures après l’accident, jamais repeuplée — est bien là, avec ses immeubles abandonnés et sa grande roue qui n’a jamais servi. Le dosimètre crépite. Mais tout autour, à la stupéfaction du dessinateur, la nature a recolonisé la zone avec une énergie insensée : forêts denses, prairies fleuries, oiseaux partout. Les quelques habitants qui vivent encore à proximité — souvent des personnes âgées revenues s’installer malgré l’interdiction, parce qu’elles préfèrent une terre contaminée à un exil en ville — accueillent le groupe avec chaleur, partagent leur repas, trinquent le soir.
L’album traduit ce basculement par un dispositif visuel radical. Les premières dizaines de pages sont en lavis noir et blanc : lourdes, grises, oppressantes. Puis, à mesure que le printemps s’installe et que le regard de Lepage se transforme, les couleurs apparaissent — d’abord timidement, puis sous forme d’aquarelles en pleine page, d’un vert et d’un rose presque agressifs. Le lecteur se retrouve face à un paradoxe concret : ces paysages sont magnifiques, et chaque centimètre carré est porteur de césium 137 (dont la demi-vie est de trente ans). On ne sait plus si ce qu’on regarde est un jardin d’Éden ou un piège mortel — et c’est précisément ce malaise qui donne au livre sa force. Publié chez Futuropolis, Un printemps à Tchernobyl a reçu le prix Diagonale du meilleur album en 2013.
7. Tchernobyl – La Zone (Francisco Sánchez et Natacha Bustos, 2011)

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Lepage racontait son propre séjour dans la zone d’exclusion. Le duo espagnol Francisco Sánchez (scénario) et Natacha Bustos (dessin), lui, a choisi la fiction. Leur album suit trois générations d’une même famille originaire des environs de la centrale, à trois époques : le jour de la catastrophe en 1986, les années de déplacement qui ont suivi, et le présent.
Le récit s’ouvre à Pripiat, quelques heures après l’accident. Les habitants, tenus dans l’ignorance par les autorités soviétiques, n’apprennent l’évacuation que trois jours après l’explosion — trois jours pendant lesquels ils ont respiré l’air contaminé, bu l’eau du robinet, laissé leurs enfants jouer dehors. Convaincus de revenir au bout de quelques jours, ils laissent tout derrière eux : maisons, meubles, photos, animaux. Ils ne reviendront pas. L’album raconte aussi ce qui est arrivé à ceux qui sont tout de même revenus, des années plus tard, en zone interdite — souvent des personnes âgées, seules, qui ont préféré vivre dans un territoire irradié plutôt que de finir leurs jours dans un appartement anonyme en ville. Et il consacre plusieurs pages aux « liquidateurs » : ces 500 000 à 800 000 hommes (les chiffres varient selon les sources) envoyés sur le toit du réacteur éventré pour dégager les débris radioactifs à la main, à raison de quelques dizaines de secondes chacun, parce que les robots tombaient en panne sous l’effet des radiations. L’administration soviétique les désignait dans ses documents internes comme des « robots biologiques ».
Le dessin de Natacha Bustos, en noir et blanc, privilégie la retenue. Les dialogues sont rares, et de longues séquences muettes laissent toute la place aux regards vides et aux paysages désertés. Un dossier en annexe — photos, cartes, chronologie, données techniques — complète le récit. L’ensemble a obtenu le prix Tournesol au Festival d’Angoulême 2012, une récompense décernée aux BD engagées sur les questions écologiques. Publié en France chez Des ronds dans l’O en 180 pages.