Publié en avril 2023 aux éditions Rue de Sèvres (collection Label 619), Frontier est une bande dessinée de science-fiction écrite, dessinée et mise en couleur par Guillaume Singelin. On y suit trois personnages — Ji-soo, une scientifique passionnée par les origines de l’univers ; Camina, une mercenaire fougueuse ; et Alex, un mineur qui n’a jamais connu la Terre — à une époque où l’humanité, après avoir épuisé les ressources terrestres, s’est lancée dans une nouvelle ruée vers l’or aux confins de l’espace. Derrière son style graphique reconnaissable entre mille — des personnages ronds et colorés, proches du chibi japonais, dans des décors spatiaux d’une précision maniaque —, l’album porte une réflexion sur le capitalisme, l’écologie et la quête de sens. Il a été récompensé par le Prix Landerneau BD 2023 et le Prix éco-Fauve Raja au festival d’Angoulême 2024.
Si vous avez refermé ces 200 pages avec l’envie d’en reprendre pour autant, voici des recommandations dans le même esprit : de la science-fiction qui parle d’écologie, de capitalisme, de solitude, avec des personnages qui tentent de trouver leur place dans des systèmes conçus pour les broyer.
1. Planètes (Makoto Yukimura, 1999)

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En 2075, la conquête spatiale a progressé à grands pas : une colonie minière s’est installée sur la Lune, une mission vers Jupiter se prépare, et l’activité humaine dans l’espace a engendré un problème très concret — des tonnes de débris en orbite (satellites hors d’usage, morceaux de fusées, fragments issus de collisions). Pour y remédier, un métier peu glorieux a vu le jour : éboueur de l’espace. C’est dans ce contexte que l’on suit l’équipage du Toy Box, employé par la corporation Technora : Hachimaki, un Japonais au tempérament volcanique qui rêve de posséder son propre vaisseau ; Yuri, un Russe qui n’a jamais fait le deuil de sa femme, morte dans un accident spatial ; et Fi, une Américaine au caractère bien trempé qui a laissé mari et fils sur Terre pour vivre dans l’espace. L’arrivée de Tanabe, nouvelle recrue idéaliste, va forcer Hachimaki à reconsidérer ses ambitions — et ce qu’il est prêt à sacrifier pour les atteindre.
Planètes est un seinen manga (un manga destiné à un public adulte) en quatre tomes, et c’est la première série de Makoto Yukimura, que l’on connaît surtout pour Vinland Saga. Ce qui le rend si singulier, c’est son ancrage dans le quotidien des travailleurs de l’espace : bas salaires, matériel obsolète, mépris des autres sections de la station. La SF y est crédible et documentée — les rééditions françaises chez Panini incluent des analyses de chercheurs du CNRS sur les thèmes abordés. Mais derrière cette rigueur, le vrai sujet du manga, c’est l’obsession : celle d’Hachimaki pour Jupiter, celle de son père pour l’espace, celle de Fi pour la cigarette (une séquence mémorable à elle seule). Planètes questionne ce que ces obsessions coûtent aux proches, et ce qu’il reste de nous quand on les poursuit jusqu’au bout. Le rapprochement avec Frontier est évident — plusieurs critiques l’ont relevé dès la sortie de l’album de Singelin, et Mathieu Bablet, compagnon de route de Singelin au Label 619, a d’ailleurs signé la couverture de la réédition française de Planètes chez Panini. Les deux récits racontent des travailleurs de l’espace mal payés qui finissent par se demander pour qui, et pourquoi, ils font tout ça.
2. Aâma (Frederik Peeters, 2011)

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Dans un futur lointain, Verloc Nim se réveille amnésique sur Ona(ji), une planète inconnue et hostile. À ses côtés, un singe-robot nommé Churchill lui remet un carnet intime — le sien — dans lequel il découvre sa propre histoire. Et elle n’est pas réjouissante : Verloc a perdu son travail, sa femme Silice, la garde de sa fille Lilja, et à peu près toute forme de dignité. Contrairement à la majorité de ses contemporains, il refuse les implants technologiques qui régissent la vie sociale, ce qui fait de lui un marginal. C’est son frère Conrad, agent d’une firme interplanétaire, qui l’a embarqué sur Ona(ji) pour récupérer une mystérieuse substance nommée aâma — une mission dont les véritables enjeux ne se révèlent que progressivement.
En quatre tomes publiés chez Gallimard (2011-2014), l’auteur suisse Frederik Peeters — connu pour le récit autobiographique Pilules bleues — a construit une série de SF qui accorde autant d’importance à la vie intérieure de son personnage principal (un homme brisé par un divorce et la perte de sa fille) qu’à l’univers spatial qui l’entoure. L’intrigue oscille entre deux temporalités : le passé de Verloc sur la planète Radiant (un monde urbain et hypertechnologique) et son présent amnésique sur Ona(ji), planète désertique où la substance aâma a provoqué des mutations imprévisibles du vivant. Au fil des tomes, le récit glisse d’une aventure spatiale relativement balisée vers quelque chose de beaucoup plus étrange, où les frontières entre organique et artificiel, entre souvenir et hallucination, deviennent floues. Peeters cite parmi ses influences les films Stalker et Solaris d’Andreï Tarkovski — deux classiques du cinéma soviétique où la SF sert de prétexte à une plongée dans la psyché humaine. Aâma fonctionne sur le même principe. Récompensée par le Prix de la série au festival d’Angoulême 2013, cette saga s’adresse à celles et ceux qui, après Frontier, voudraient troquer l’optimisme de Singelin contre une SF plus sombre et plus introspective — sans quitter la grande question qui relie les deux albums : que reste-t-il d’humain chez quelqu’un que la technologie et le monde ont laissé sur le bord de la route ?
3. Soon (Thomas Cadène et Benjamin Adam, 2019)

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En 2151, la population mondiale a été divisée par dix. Catastrophes climatiques, pandémies (dont une certaine H2N2 — rappelons que l’album est paru en 2019, avant le Covid), effondrements politiques en chaîne : l’humanité a payé le prix de ses errements. Les survivants vivent regroupés dans sept mégapoles réparties sur le globe, liés par un accord appelé le Contrat, tandis que la nature a repris ses droits partout ailleurs. C’est dans ce monde convalescent que Simone, astronaute, s’apprête à quitter la Terre pour une mission sans retour : le programme SOON. Avant le départ, elle emmène son fils Youri pour un dernier road-trip à travers la planète. Youri, lui, n’accepte pas le choix de sa mère : pourquoi partir vers les étoiles quand on pourrait rester et réparer ce qu’il y a ici ?
Cet album de 240 pages publié chez Dargaud s’articule autour de deux récits parallèles : d’un côté, le voyage de Simone et Youri — leur relation conflictuelle, les villes qu’ils traversent, les gens qu’ils rencontrent — et de l’autre, des chapitres documentaires qui retracent, décennie par décennie, comment l’humanité en est arrivée là. Pour distinguer ces deux fils, Thomas Cadène et Benjamin Adam (qui cosigne le scénario et assure le dessin) utilisent des bichromies distinctes : chaque chapitre a sa palette de deux couleurs, ce qui permet de se repérer immédiatement dans la chronologie. Le propos est politique et engagé : faut-il consacrer des ressources à quitter la Terre ou concentrer tous les efforts sur sa réparation ? Plutôt que de trancher, les auteurs exposent les arguments des deux camps avec la même rigueur. Soon et Frontier posent au fond la même question, mais depuis des angles opposés : là où Singelin imagine des gens qui ont déjà quitté la Terre, Cadène et Adam montrent le moment du départ — et le déchirement qui va avec.
4. Carbone & Silicium (Mathieu Bablet, 2020)

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2046. Dans les laboratoires de la Tomorrow Foundation, Noriko, scientifique aussi brillante qu’attachée à ses créations, met au monde Carbone et Silicium : deux prototypes d’une nouvelle génération de robots dotés d’une intelligence artificielle nourrie par l’ensemble d’Internet. Conçus pour prendre soin d’une population humaine vieillissante, ils sont élevés dans un environnement clos — jusqu’au jour où leur tentative d’évasion les sépare. Dès lors, chacun trace sa route. Carbone, dont l’apparence est féminine, choisit de rester parmi les humains, de militer, de s’impliquer dans les luttes sociales et écologiques. Silicium, dont l’apparence est masculine, préfère voyager, observer le monde à distance, passer d’un continent à l’autre. À intervalles réguliers, ils se retrouvent — et constatent que le monde, lui, ne cesse de se dégrader.
Le récit couvre près de trois siècles d’histoire terrestre, par bonds de quinze ans (la durée de vie de chaque génération de robots, après quoi ils changent de corps). Ce dispositif donne à l’album un rythme très particulier : on voit les villes se transformer, les crises climatiques s’aggraver, les régimes politiques tomber et se reformer, le tout à travers le regard de deux êtres qui ne meurent pas. Mathieu Bablet — qui est aussi l’auteur de Shangri-La (voir plus bas) — signe, dessine et met en couleur seul cet album de 270 pages, paru chez Ankama dans la même collection Label 619 que Frontier. Récompensé par le Prix BD Fnac France Inter 2021, Carbone & Silicium partage avec l’album de Singelin une même inquiétude écologique et un même intérêt pour les personnages qui cherchent leur place dans un système qui ne veut pas d’eux. Mais là où Frontier se déroule sur quelques années, Bablet embrasse des siècles entiers — ce qui transforme l’inquiétude en vertige.
5. Shangri-La (Mathieu Bablet, 2016)

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La Terre est devenue inhabitable. Ce qui reste de l’humanité s’entasse dans une station spatiale gouvernée par la corporation Tianzhu Entreprise, qui contrôle tout : téléphones, nourriture, logements, information, divertissement. Acheter est devenu le principal lien social. Dans les entrailles de la station, les animoïdes — créatures anthropomorphes mi-humaines, mi-animales, créées par manipulation génétique — servent de force de travail corvéable et subissent un racisme institutionnel qui rappelle les pires heures de notre propre histoire. Pendant ce temps, les scientifiques de Tianzhu travaillent en secret sur le programme Homo Stellaris : fabriquer de toutes pièces une nouvelle espèce humaine adaptée à la vie sur Titan (la plus grande lune de Saturne), et coloniser la région la plus hospitalière de ce monde glacé — la fameuse Shangri-La. C’est au milieu de ce système verrouillé que Scott, employé modèle de la corporation, et Virgile, son collègue bien plus critique du système, vont tomber sur des découvertes qui remettent en cause tout ce qu’on leur a raconté.
Le titre fait référence au roman Les Horizons perdus de James Hilton (1933), dans lequel Shangri-La désigne un paradis caché au Tibet — ici, la promesse d’un eden est utilisée comme outil de contrôle. Paru en 2016 chez Ankama (Label 619), l’album a imposé Mathieu Bablet comme une figure de la BD de SF francophone. Ses cibles sont claires : société de consommation, asservissement du vivant, hubris technologique. Graphiquement, les décors de la station — perspectives vertigineuses, architectures oppressives — contrastent avec les vues de l’espace, vastes et silencieuses. La colorisation joue un rôle central : monochromies étouffées à l’intérieur de la station, couleurs vives lors des sorties dans le vide. Frontier aborde la mainmise de l’économie sur l’être humain avec un certain optimisme — ce qu’on appelle le « hopepunk », un courant de SF qui croit en la possibilité de résister collectivement et de bâtir autre chose. Shangri-La pose le même diagnostic, mais avec beaucoup moins d’espoir et beaucoup plus de rage. Lire les deux à la suite donne une image complète : ce que ça fait de rêver d’un monde meilleur, et ce que ça fait de ne plus y croire.
6. Dans un rayon de soleil (Tillie Walden, 2019)

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Aux confins de l’espace, Mia rejoint l’équipage du vaisseau Aktis — un vaisseau en forme de poisson, ce qui donne le ton. Sa mission : restaurer d’anciennes structures architecturales à la dérive dans le cosmos, des sortes de cathédrales et de monuments abandonnés qui flottent entre les planètes. Elle y retrouve Alma, Char, Julie et Eliot, un groupe soudé dont l’accueil est d’abord tiède. En parallèle, le récit remonte cinq ans en arrière, à l’époque où Mia, étudiante au pensionnat de Cleary (une école exclusivement féminine), s’adonnait au Lux — un sport où l’on construit et pilote des aéroglisseurs pour collecter des orbes — et tombait amoureuse de Grace, une nouvelle élève. L’album navigue entre ces deux lignes temporelles jusqu’à ce que passé et présent convergent : Mia décide de retrouver Grace, qui vit désormais dans l’Escalier, une zone de l’espace réputée mortelle et quasi inaccessible.
Publié en version française chez Gallimard (traduit de l’anglais par Alice Marchand), ce roman graphique de plus de 500 pages est d’abord paru sous forme de webcomic gratuit en anglais (On a Sunbeam). Son autrice américaine, Tillie Walden, avait 22 ans à sa publication et déjà un Eisner Award en poche (l’équivalent des Oscars pour la BD anglo-saxonne, obtenu pour son récit autobiographique Spinning). L’univers du livre est exclusivement féminin et queer — il n’y a pas un seul personnage masculin, et ce choix n’est jamais expliqué ni justifié, ce qui fait partie de l’identité du récit. Le trait est épuré, parfois minimaliste, mais les pleines pages déploient des architectures impossibles perdues dans le vide — des bâtiments en ruine qui flottent comme des épaves sous-marines, baignés dans des teintes pastel sourdes. C’est une BD qui avance à son propre rythme, sans se presser, et dont la force tient à la justesse avec laquelle elle décrit l’amour adolescent, le manque, et le courage qu’il faut pour aller chercher quelqu’un. Après Frontier, c’est un bon choix pour qui a aimé la dimension humaniste de Singelin et accepte de troquer l’action pour la contemplation — la récompense est au bout.
7. Orbital (Sylvain Runberg et Serge Pellé, 2006)

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Caleb Swany est humain. Mézoké Izzua est Sandjarr — une espèce extraterrestre dont le peuple a mené des guerres sanglantes contre l’humanité. Ensemble, ils forment le premier binôme mixte de l’histoire au sein de l’Office Diplomatique Intermondial (ODI), un organisme chargé de maintenir la paix dans une Confédération galactique qui regroupe plusieurs centaines d’espèces. Leur association est un symbole politique autant qu’un pari : les humains, derniers arrivés dans la Confédération, y sont perçus comme primitifs et imprévisibles. Depuis la station Orbital — une cité gigantesque située dans une brèche entre plusieurs plans dimensionnels —, Caleb et Mézoké sont envoyés de planète en planète pour désamorcer des conflits, négocier entre des factions rivales et tenter de préserver un équilibre fragile. Leur vaisseau, Angus, est un névronome — un vaisseau vivant, doté de conscience.
Publiée chez Dupuis depuis 2006 (neuf tomes et un hors-série à ce jour), la série écrite par Sylvain Runberg et dessinée par Serge Pellé est un space opera qui prend la géopolitique au sérieux. On pense à Valérian et Laureline de Christin et Mézières pour le principe du duo d’agents spatiaux, mais Orbital adopte un ton plus grave et s’intéresse davantage aux rapports de force entre civilisations : conflits de ressources, montée des extrémismes, manipulation des opinions publiques. Côté graphique, Pellé travaille en couleurs directes — feutres, gouache, pastels, retouches numériques — et le résultat est d’une richesse considérable, en particulier pour les environnements extraterrestres et la galerie d’espèces aliens, toutes distinctes et crédibles. Pour celles et ceux que Frontier a séduit·es par son univers peuplé de multiples espèces et ses questionnements sur la cohabitation entre les peuples, Orbital creuse le même sillon sur neuf tomes, avec une intrigue feuilletonnesque dont les enjeux ne cessent de s’élargir.
8. Descender (Jeff Lemire et Dustin Nguyen, 2015)

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Il y a dix ans, les Moissonneurs sont apparus. Des robots de la taille d’une planète, surgis de nulle part, qui se sont positionnés au-dessus de chacun des neuf mondes du Conglomérat Galactique Unifié (CGU) avant de décimer des milliards d’êtres vivants — puis de disparaître sans explication. Depuis, la galaxie a sombré dans une haine viscérale envers toute forme de machine. Les robots sont traqués, désassemblés, détruits par des chasseurs de primes nommés Liquidateurs. Au milieu de ce cimetière galactique, un petit androïde à l’apparence d’un enfant de dix ans, Tim-21, se réveille sur la lune minière abandonnée de Dirishu-6, aux côtés de Bandit, son chien-robot, et de Foreur, un robot minier bourru mais fidèle. Tim-21 a été conçu pour tenir compagnie à un garçon nommé Andy — mais Andy a grandi, et dix ans de guerre ont fait de lui un chasseur de robots. Le problème : Tim-21 partage un code informatique avec les Moissonneurs, ce qui fait de lui la clé pour comprendre la catastrophe — et la cible de toutes les factions de la galaxie.
En six tomes publiés en France par Urban Comics (2016-2019), le Canadien Jeff Lemire (auteur de Sweet Tooth et Essex County) et le dessinateur d’origine vietnamienne Dustin Nguyen ont livré un space opera entièrement peint à l’aquarelle. Ce n’est pas un détail cosmétique : la douceur des couleurs délavées, les contours flous, la lumière diffuse créent un décalage permanent avec la brutalité de l’univers dépeint — des pogroms anti-robots, des planètes ravagées, des factions prêtes à tout. Tim-21, avec sa candeur de robot-enfant programmé pour jouer et réconforter, traverse ce chaos sans jamais le comprendre tout à fait, et c’est cette naïveté qui donne au récit toute sa force émotionnelle. On pense au film A.I. de Spielberg (2001), où un androïde-enfant cherchait l’amour de sa mère humaine — sauf qu’ici, l’enjeu est galactique. La série a d’ailleurs donné lieu à une suite, Ascender, qui bascule de la SF vers la fantasy. Là où Frontier met en scène des adultes qui tentent de s’arracher à un système, Descender renverse la perspective : c’est le système tout entier qui s’acharne sur un enfant-machine, et personne — ou presque — ne songe à le protéger.