Donjon est une série de bande dessinée créée par Lewis Trondheim et Joann Sfar en 1998, publiée chez Delcourt. Parodie d’heroic fantasy à plusieurs niveaux de lecture, inspirée de l’univers du jeu de rôle Donjons et Dragons, elle retrace le destin d’un donjon — de sa construction à sa destruction — sur la planète Terra Amata. Organisée en huit sous-séries (Zénith, Crépuscule, Potron-Minet, Parade, Monsters, Antipodes…), la saga totalise à ce jour plus de soixante albums, confiés à de nombreux dessinateurs et dessinatrices (Christophe Blain, Boulet, Manu Larcenet, Obion…). L’ensemble jongle entre comédie potache, intrigues politiques et récit sombre (la sous-série Crépuscule se déroule dans un futur ravagé), le tout porté par des personnages zoomorphes (c’est-à-dire des animaux aux comportements humains) — Herbert le canard, Marvin le dragon, le Gardien.
Si Terra Amata commence à vous sembler un peu petite, voici des idées lecture dans le même esprit : fantasy, humour, parodie ou un mélange des trois.
1. Ralph Azham (Lewis Trondheim, 2011)

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Dans son village, Ralph Azham est un paria. Pressenti enfant pour être l’Élu annoncé par l’oracle, il a échoué au test et ne dispose que d’un pouvoir jugé inutile : deviner les naissances et les morts. Indiscipliné, sarcastique, volontiers insolent, il traîne sa réputation de bon à rien jusqu’au jour où il tient tête à La Horde, une bande de soldats que tout le village redoute. Ralph prend alors la route avec Raoul, un gamin qu’il a pris sous son aile, et découvre peu à peu que son monde — gouverné par les bleuis, des élus aux pouvoirs conférés par la conjonction de deux lunes — est bien plus vaste et plus dangereux qu’il ne le pensait.
Publiée chez Dupuis en douze tomes, cette saga de fantasy représente le projet le plus ambitieux de Trondheim après Donjon. On y retrouve son talent pour les anti-héros : Ralph n’a rien du héros de prophétie classique — il est lâche à l’occasion, égoïste souvent, et ses rares élans de bravoure lui retombent dessus avec une régularité cruelle. Cynique mais pas insensible, il gagne en maturité au fil des tomes — et la série ne le ménage pas. Trondheim n’hésite pas à tuer des personnages importants, à renverser les alliances et à envoyer Ralph dans des situations dont il ne sort pas forcément grandi. L’univers, avec ses factions rivales, ses religions concurrentes et ses bleuis aux pouvoirs imprévisibles, se complexifie d’album en album sans jamais perdre en lisibilité.
Si vous avez aimé le mélange d’humour et de gravité de Donjon, Ralph Azham vous sera familier — jusqu’au choix du héros : Ralph est dessiné comme un canard, dans la lignée du Herbert de Donjon. Brigitte Findakly, à la couleur, apporte à l’ensemble une palette chaude qui contraste joliment avec la noirceur croissante de l’intrigue.
2. De Cape et de Crocs (Alain Ayroles & Jean-Luc Masbou, 1995)

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Dans l’Europe du XVIIe siècle, deux gentilshommes que tout oppose — tempérament, nationalité, espèce — mais que l’amitié rend inséparables, se lancent à la poursuite du fabuleux trésor des îles Tangerines. Don Lope de Villalobos y Sangrin, loup espagnol, hidalgo (petit noble) bretteur et impulsif, fait équipe avec Armand Raynal de Maupertuis, renard français, poète gascon qui manie l’alexandrin aussi bien que la rapière. De Venise à la Lune — oui, la Lune —, leur quête les entraîne à travers des geôles, des galères, des abordages et des duels, flanqués d’un improbable compagnon de route : Eusèbe, lapin de son état, aussi naïf que redoutable.
La série, publiée chez Delcourt en douze tomes achevés en 2016, regorge de références littéraires. Molière, Cyrano de Bergerac, la commedia dell’arte (cette forme de théâtre italien fondée sur l’improvisation et les personnages-types), les romans de cape et d’épée, Jules Verne : Ayroles convoque tout cela avec un plaisir évident et beaucoup de précision. Les dialogues sont souvent écrits en alexandrins — des vers de douze syllabes, comme chez Racine ou Rostand —, ce qui donne aux échanges un côté théâtral très plaisant et invite à les lire à voix haute. Masbou, au dessin, est à la hauteur de cette ambition littéraire : son trait fin, ses décors fouillés et son sens du mouvement servent aussi bien les scènes de duel que les paysages extraterrestres du dernier acte.
Ce qui rapproche De Cape et de Crocs de Donjon ? Un goût prononcé pour la parodie érudite, des personnages animaliers aux caractères bien tranchés, et cette capacité à faire cohabiter le burlesque et l’émotion sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre. Si les joutes verbales en vers et les duels au fleuret vous tentent, foncez.
3. Bone (Jeff Smith, 1991)

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Trois cousins — Fone Bone, Phoney Bone et Smiley Bone — sont chassés de Boneville après les malversations financières de Phoney. Ils échouent dans une vallée mystérieuse peuplée d’humains, de rats-garous et de dragons, où ils font la connaissance de Thorn, une jeune fille dont on découvrira peu à peu les origines royales, et de sa grand-mère, Mamie Ben, vieille dame capable de battre un troupeau de vaches à la course. Leur arrivée coïncide avec le retour d’une menace ancienne — le Seigneur des criquets, une entité maléfique emprisonnée depuis des siècles —, et ce qui commençait comme une balade champêtre bascule progressivement dans une guerre totale.
Créée en 1991 et achevée en 2004, la série compte plus de 1 300 planches réalisées par Jeff Smith seul. Le parti pris graphique est audacieux : les Bones, rondouillards et expressifs, sont dessinés dans un style cartoonesque qui évoque les strips de journaux américains, tandis que les humains, les paysages et les créatures sont traités de manière réaliste. Ce contraste visuel permet à Smith de passer du gag potache au drame épique en l’espace de quelques cases — un peu comme Donjon passe de Parade à Crépuscule. Fone Bone, fan inconditionnel de Moby Dick, est un héros modeste et courageux ; Phoney, escroc sans scrupule, provoque des catastrophes à chaque apparition ; et les deux rats-garous idiots qui ne parlent que de quiche volent chaque scène où ils apparaissent.
Bone a été couvert de prix (Eisner Awards, Harvey Awards, prix du meilleur album étranger à Angoulême en 1996). La série est disponible en français chez Delcourt, en noir et blanc ou en couleurs. Si la montée en puissance de Donjon Zénith vers Donjon Crépuscule vous a plu, le même type de trajectoire — du rire vers l’épopée — vous attend ici.
4. Garulfo (Alain Ayroles & Bruno Maïorana, 1995)

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Garulfo est une grenouille. Une grenouille lassée de sa condition d’amphibien, victime de tous les prédateurs de la mare, et qui admire les humains — ces bipèdes si ingénieux, si puissants, si… cruels, mais ça, il ne le sait pas encore. Avec l’aide d’une sorcière, il parvient à se transformer en prince grâce au baiser d’une servante (la princesse, elle, n’était pas disposée). Propulsé malgré lui dans la vie de château, Garulfo découvre que l’espèce humaine n’a rien à envier aux prédateurs de son étang — et qu’en matière de cruauté, elle se montre même assez inventive.
Publiée chez Delcourt en six tomes entre 1995 et 2002, la série est un conte philosophique déguisé en BD d’aventure. Ayroles pastiche les classiques du genre — Le Petit Poucet, La Belle au bois dormant, Le Chat botté — pour livrer un regard drôle et acide sur la nature humaine, dans la lignée du Candide de Voltaire. Le second cycle, qui introduit le prince Romuald — vaniteux, colérique, transformé en grenouille pour apprendre l’humilité — donne au récit une nouvelle dimension : la grenouille qui rêve d’être humaine se retrouve face à un humain contraint de vivre en grenouille, et leurs échanges, aussi comiques qu’incisifs, portent tout le reste de la série. Maïorana, au dessin, gagne en assurance au fil des tomes et livre des planches de plus en plus soignées.
Comme Donjon, Garulfo détourne les codes de la fantasy, mais au lieu de parodier le jeu de rôle, c’est le conte de fées qui passe à la moulinette. Le résultat est à la fois drôle et mordant : derrière les princesses et les dragons, Ayroles pose une question simple mais tenace — pourquoi les humains, si fiers de leur intelligence, s’infligent-ils autant de souffrances entre eux et aux autres espèces ? La série se conclut en six tomes, ce qui est aussi un de ses atouts : l’histoire va droit au but, sans temps mort ni remplissage.
5. Gloutons & Dragons (Ryōko Kui, 2014)

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Laïos, chevalier obsessionnel et un brin décalé, doit retourner dans un donjon pour sauver sa sœur Farynn, avalée par un dragon. Problème : son équipe est fauchée, deux membres ont quitté le groupe, et il ne reste plus rien à manger. Sa solution ? Cuisiner les monstres du donjon. Accompagné de l’elfe Marcyle (horrifiée par l’idée), de l’halfelin Tylchak (résigné) et de Senshi, un nain autonome qui vit dans le donjon depuis dix ans et se nourrit exclusivement de ses créatures, Laïos descend étage par étage, poêle à frire au poing.
Prépublié au Japon dans le magazine Harta entre 2014 et 2023, Gloutons & Dragons (Dungeon Meshi en version originale) a été traduit en français chez Casterman dans la collection Sakka. La série compte quatorze tomes et a été adaptée en anime par le Studio Trigger pour Netflix en 2024. Derrière son concept culinaire farfelu, Ryōko Kui a bâti un univers d’une cohérence inattendue : chaque créature du donjon — des plantes carnivores aux armures vivantes (qui se révèlent être des colonies de mollusques) — obéit à une logique écologique rigoureuse (chaque espèce a un régime alimentaire, un habitat, un rôle dans l’écosystème du donjon). Les recettes, aussi absurdes soient-elles (omelette de basilic, tarte aux slimes), sont présentées avec un sérieux méthodique qui rend le tout encore plus drôle.
Mais le vrai tour de force de la série, c’est sa montée en puissance. Ce qui débute comme une comédie gastronomique prend peu à peu des enjeux plus sombres et plus ambitieux — on découvre la véritable nature du donjon, et l’obsession de Laïos pour les monstres, d’abord traitée comme un gag, se révèle être un trait de caractère bien plus profond et plus inquiétant — sans jamais perdre son sens de l’humour. Les fans de Donjon retrouveront ce même dosage entre parodie des codes du jeu de rôle et véritable récit de fantasy — avec, en prime, l’envie irrépressible de consulter un livre de recettes après chaque chapitre.
6. Les Formidables Aventures de Lapinot (Lewis Trondheim, 1995)

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Lapinot est un lapin. Un lapin calme, réfléchi, un peu philosophe, entouré d’une bande d’amis — Richard le chat (grand enfant râleur), Nadia la souris (journaliste), Titi le chien (séducteur), Pierrot la souris (intello) — avec lesquels il traverse des histoires tantôt ancrées dans un quotidien urbain contemporain, tantôt transposées dans des univers radicalement différents : western, Paris 1900, science-fiction rétro, polar fantastique. D’un album à l’autre, le décor change, mais les personnages restent les mêmes, comme des acteurs qui changeraient de rôle à chaque film.
Publiée chez Dargaud dans la collection Poisson Pilote en dix tomes (plus un tome zéro, Slaloms), la série est née d’un pari un peu fou : Lapinot et les carottes de Patagonie, album de 500 pages publié à L’Association en 1992, dans lequel Trondheim apprend littéralement à dessiner au fil des pages. La série Dargaud, plus maîtrisée, alterne entre comédies du quotidien (sorties entre amis, galères professionnelles, ruptures amoureuses) et récits de genre où Trondheim s’amuse à transposer ses personnages dans un polar façon Adèle Blanc-Sec ou un huis clos de science-fiction rétro des années 50. L’humour est pince-sans-rire, les dialogues sont précis, et une vraie tendresse pour les personnages transparaît sous le comique — même si Trondheim ferait sans doute tout pour le nier.
Lapinot constitue en quelque sorte le versant intime de l’univers de Trondheim, là où Donjon en est le versant épique. Les deux séries partagent le même ADN — personnages animaliers, liberté de ton, refus du premier degré — mais Lapinot s’aventure sur un terrain plus personnel, plus mélancolique. Le dernier tome, La vie comme elle vient, prend d’ailleurs une décision narrative radicale que peu de séries « tout public » oseraient, et qui change la façon dont on relit tous les albums précédents.
7. Le Donjon de Naheulbeuk (John Lang & Marion Poinsot, 2005)

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Un ranger, un nain, une elfe, une magicienne, un ogre, un barbare et un voleur se retrouvent devant un donjon. Non, ce n’est pas le début d’une blague — quoique. Leur mission : récupérer la douzième statuette de Gladeulfeurha afin d’accomplir une prophétie. Sauf que rien ne se passe comme prévu : l’elfe tombe dans tous les pièges, le nain et le voleur ne se supportent pas, le barbare a le QI d’un tabouret, et la magicienne oscille entre incompétence et coups d’éclat involontaires. Le tout sur la Terre de Fangh, un monde qui a l’air d’avoir été conçu par un maître de jeu particulièrement sadique.
Née en 2001 sous forme de saga audio MP3 diffusée gratuitement sur Internet — une pionnière du genre en France —, la série a ensuite été adaptée en bande dessinée par John Lang (scénario) et Marion Poinsot (dessin), publiée chez Clair de Lune à partir de 2005, puis déclinée en romans, jeu vidéo et même spectacle musical. La BD reprend les dialogues de la série audio, et c’est là que réside l’essentiel du charme : les personnages passent leur temps à se disputer, à se blâmer mutuellement pour chaque échec, et à commenter leurs propres erreurs avec une mauvaise foi sans limite. L’univers s’étoffe de saison en saison — plus de vingt tomes à ce jour — et finit par développer une véritable mythologie, avec ses factions, ses dieux (dont Dlul, dieu du sommeil et de l’ennui) et ses enjeux politiques.
Le Donjon de Naheulbeuk partage avec Donjon un goût immodéré pour la parodie du jeu de rôle et des personnages qu’on aime précisément parce qu’ils sont nuls. Le ton est plus franchement comique, moins nuancé que celui de Trondheim et Sfar, mais le plaisir de retrouver cette bande de bras cassés, album après album, ne faiblit pas. Si vous avez un jour joué à un JdR (jeu de rôle sur table, avec dés, fiches de personnage et maître de jeu) avec des ami·es qui passaient plus de temps à se chamailler qu’à avancer dans le scénario, vous vous sentirez comme chez vous.