Publié entre 2020 et 2024 dans le Weekly Young Jump de Shūeisha, Boy’s Abyss est un seinen manga en 18 volumes signé Ryō Minenami. On y suit Reiji Kurose, un lycéen piégé dans une bourgade rurale où chaque relation — amoureuse, familiale, amicale — se révèle toxique, et où le suicide revient sans cesse comme la seule issue imaginable.
Si cette lecture vous a marqué·e, voici d’autres mangas dans la même veine.
1. Les Fleurs du mal (Shūzō Oshimi, 2009)

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Dans une ville de province banale, le collégien Takao Kasuga voue un culte à Baudelaire et idéalise en silence sa camarade Nanako Saeki. Un jour, il dérobe par pulsion les vêtements de sport de Nanako — un geste dont Sawa Nakamura, l’élément déviant de la classe, se sert pour le soumettre à un chantage pervers. La honte s’installe, puis la fascination : Takao ne parvient plus à se défaire de Sawa, ni à comprendre s’il la subit ou la désire.
Oshimi puise dans ses propres souvenirs d’adolescence pour construire un récit où l’enfermement provincial et le mal-être intérieur forment un étau dont le lecteur sent la pression autant que Takao. Le personnage de Sawa, imprévisible et corrosif, donne au manga une tension presque physique. En onze volumes, la série dissèque la peur de la normalité et le vertige de la déviance — deux moteurs que l’on retrouve, sous une autre forme, chez Reiji Kurose.
2. Les Liens du sang (Shūzō Oshimi, 2017)

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Seiichi a un père salarié, une mère au foyer attentionnée, une maison dans une ville de province. Rien d’anormal en surface. Mais Seiko, sa mère, le couve avec une intensité qui relève moins de l’amour que de l’emprise. Seiichi, trop jeune pour en saisir la nature, se laisse enfermer dans un cocon dont il ne mesure pas la toxicité — jusqu’au jour où, lors d’une sortie en montagne, Seiko commet un acte irréparable.
Récompensé par le Fauve de la série au Festival d’Angoulême 2023, ce seinen en 17 volumes repose sur une alternance efficace : de longues séquences muettes, où le dessin seul porte le malaise, puis de brusques déversements de parole, involontaires, qui font l’effet d’aveux. La relation mère-fils ne se résout pas : elle s’épaissit. Comme dans Boy’s Abyss, le personnage principal sait confusément qu’il devrait fuir, mais le poids de ses proches lui interdit tout mouvement.
3. Bonne nuit Punpun (Inio Asano, 2007)

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Punpun Onodera est en CM1 quand son père, au cours d’une dispute conjugale, frappe sa mère et finit en prison. Confié à son oncle Yuichi, Punpun grandit entre les ruines de sa famille et son premier amour — Aiko, une nouvelle élève qui devient aussitôt son obsession. Les treize tomes couvrent une vingtaine d’années : de l’enfance à l’âge adulte, chaque étape apporte son lot de désillusions, et chaque choix en entraîne un pire.
Le parti pris graphique est radical : Punpun et sa famille sont représentés sous la forme d’oiseaux schématiques, tandis que les autres personnages ont un rendu hyperréaliste. Ce décalage force le·la lecteur·ice à se projeter dans Punpun — mais une distance étrange, presque clinique, persiste. C’est un manga sur la dépression au sens strict : non pas un personnage « triste », mais un personnage dont la capacité à agir se dégrade tome après tome, comme celle de Reiji dans Boy’s Abyss.
4. La Fille de la plage (Inio Asano, 2009)

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Dans un village côtier où la plage n’attire personne, Koume Sato, après une déception amoureuse, entame une relation purement charnelle avec Isobe Keisuke, un garçon discret et mal intégré de son lycée. Ni sentiments déclarés, ni projet commun : les deux adolescents se retrouvent jour après jour, et le sexe tient lieu de seul langage entre eux.
En deux volumes, Inio Asano livre un récit âpre et dépouillé, à l’opposé narratif de Bonne nuit Punpun. Ici, pas de monologues intérieurs ni de digressions existentielles : Asano laisse les silences et les maladresses dire ce que les personnages ne formulent pas. La sexualité, montrée sans voyeurisme ni tabou, est le seul terrain où Koume et Isobe cessent de mentir — à eux-mêmes comme à l’autre. On retrouve la crudité des passages les plus frontaux de Boy’s Abyss, mais ramassée en deux volumes qui ne laissent aucun répit.
5. Nous irons manger du crabe (Gino0808, 2019)

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Un jour d’été, Kita, 27 ans, sans emploi et sans argent, tente de mettre fin à ses jours. Il échoue — et réalise qu’il n’a jamais mangé de crabe. Il se fixe alors un objectif dérisoire et définitif : s’offrir ce repas avant de mourir. Pour financer le voyage vers Hokkaido, il s’introduit chez Ayame Yukieda, une riche épouse solitaire qu’il comptait dévaliser. Leur rencontre prend un tour inattendu.
Ce seinen en neuf volumes allie humour noir et érotisme à une mélancolie sourde, toujours présente sous la surface. Tout tient à l’écart entre le prétexte — manger du crabe — et la gravité de ce qui se joue : Kita et Ayame sont tous deux convaincus que leur vie ne vaut plus rien, mais chaque étape du voyage repousse l’échéance et ravive, malgré eux, un désir d’exister qu’ils croyaient éteint. Là où Boy’s Abyss enferme ses personnages dans une bourgade, Nous irons manger du crabe les met en mouvement — sans garantir pour autant qu’ils s’en sortiront.
6. Scum’s Wish (Mengo Yokoyari, 2012)

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Au lycée, Hanabi et Mugi passent pour le couple idéal. En coulisses, leur relation repose sur un pacte de dupes : Hanabi est amoureuse de son professeur principal, Narumi Kanai ; Mugi, lui, nourrit des sentiments pour Akane Minagawa, enseignante de musique et ancienne tutrice. Faute de pouvoir atteindre la personne qu’ils désirent, ils se servent l’un de l’autre comme substitut affectif et charnel.
En huit tomes (plus un neuvième intitulé Décor), Mengo Yokoyari — par ailleurs dessinatrice d’Oshi no Ko — construit un réseau de désirs à sens unique où six personnages s’enlisent dans des jeux de manipulation et de consolation. Personne n’obtient ce qu’il veut ; personne ne sort indemne de ce qu’il obtient. Le manga traite l’amour non partagé comme une impasse structurelle dont chaque tentative de sortie aggrave la situation — le même engrenage, au fond, que celui qui broie les personnages de Boy’s Abyss.
7. Le Péché originel de Takopi (Taizan5, 2021)

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Takopi est un Happien — un petit extraterrestre en forme de poulpe, venu de la planète Happy — envoyé sur Terre pour répandre le bonheur. La première personne qu’il rencontre est Shizuka, une écolière au visage éteint, victime de harcèlement de la part de Marina, sa camarade de classe. Armé de ses « happy gadgets », Takopi s’acharne à lui redonner le sourire. Mais son innocence se fracasse contre la brutalité du monde de Shizuka — jusqu’au drame.
En deux tomes, la naïveté de Takopi sert de révélateur impitoyable à la violence ordinaire subie par les enfants : maltraitance, négligence parentale, cruauté entre pairs. Le contraste entre l’optimisme du petit alien et la noirceur de ce qu’il découvre produit un effet d’autant plus violent que le format est court : pas le temps de s’habituer, pas de plateau narratif, juste une escalade. Après les 18 volumes de Boy’s Abyss, ces deux tomes frappent comme un coup sec.