Paru simultanément en France et aux États-Unis en août 2020, Betty est le roman par lequel Tiffany McDaniel a conquis le public francophone. Récompensé par le prix du roman Fnac et le prix America la même année, ce roman de plus de 700 pages s’inspire de la vie de la mère de l’autrice, née en 1954 dans l’Ohio. On y suit Betty Carpenter, sixième enfant d’une fratrie de huit, fille d’une mère blanche et d’un père cherokee, Landon Carpenter, dont les récits mythologiques servent à la fois de bouclier et de boussole. Secrets de famille, racisme, violences faites aux femmes, pouvoir réparateur de l’écriture : le livre couvre plus de dix ans dans les contreforts des Appalaches, entre l’Ohio rural des années 1960 et le début des années 1970.
Si vous êtes à la recherche de lectures similaires, voici quelques pistes.
1. Du côté sauvage (Tiffany McDaniel, 2024)

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Après Betty, Tiffany McDaniel plonge dans un territoire encore plus sombre avec ce roman inspiré d’un fait divers non résolu : la disparition de six femmes à Chillicothe, dans l’Ohio, entre 2014 et 2015. Prostituées, toxicomanes, invisibles aux yeux de la société — aucune d’entre elles n’a obtenu justice. Pour leur rendre une existence, McDaniel invente Arc et Daffy, deux sœurs jumelles à la chevelure rousse indomptable, élevées par une mère défoncée et une tante tout aussi absente, dans un quotidien où la crasse, la drogue et la violence des hommes ne laissent aucune issue.
Comme dans Betty, l’imaginaire sert de refuge. C’est Mamie Milkweed, la grand-mère un peu sorcière, qui transmet aux fillettes le goût des histoires et des métaphores — un crochet dont le côté pile serait la beauté et le côté face, la monstruosité du monde. La rivière elle-même prend la parole, devenue narratrice à part entière : elle recueille dans ses eaux les corps de celles que personne ne réclame. Le roman le plus noir de McDaniel, un livre qui vous laissera des bleus — mais aussi un hommage féroce aux femmes que l’on maltraite, que l’on efface, et à qui l’on restitue ici, enfin, une forme de dignité.
2. L’été où tout a fondu (Tiffany McDaniel, 2016)

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Retour à Breathed, la ville fictive de l’Ohio que les lectrices et lecteurs de Betty connaissent déjà. Nous sommes en 1984, et le procureur Autopsy Bliss — oui, c’est son nom, et oui, il est à la hauteur — publie une annonce dans le journal local pour inviter le diable à lui rendre visite. Le lendemain, un jeune garçon noir aux yeux d’un vert intense, Sal, se présente devant le tribunal et affirme être la réponse à l’appel. Pendant ce temps, une canicule sans précédent s’abat sur la ville.
C’est Fielding, le fils cadet d’Autopsy, qui raconte cette histoire depuis sa vieillesse solitaire, avec le recul amer de soixante années de culpabilité. Roman d’apprentissage nourri de conte gothique et de réalisme magique, L’été où tout a fondu démonte pièce par pièce le racisme, l’homophobie et le fanatisme religieux de l’Amérique profonde des années 1980 — une époque où le sida commence à frapper et où la peur a vite fait de désigner un bouc émissaire. Sal est-il le diable ou simplement un enfant cabossé, heureux d’être enfin le bienvenu quelque part ? McDaniel ne tranche pas, et c’est tant mieux. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation du Paradis perdu de Milton : autant dire que le bien et le mal, ici, n’occupent pas les places qu’on leur attribue d’habitude.
3. On m’appelle Demon Copperhead (Barbara Kingsolver, 2022)

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Barbara Kingsolver a transposé le David Copperfield de Charles Dickens dans les Appalaches du XXIe siècle. Le résultat, couronné du prix Pulitzer et du Women’s Prize for Fiction, s’appelle Damon Fields, surnommé Demon Copperhead — né à même le sol d’un mobil-home, d’une mère toxicomane et d’un père mort avant sa naissance. Roux, gouailleur, lucide jusqu’à la cruauté, Demon raconte sa propre vie depuis l’enfance : les familles d’accueil véreuses, les services sociaux défaillants, les entraîneurs qui promettent un avenir, et la spirale des opioïdes qui avale tout sur son passage.
On retrouve ici ce qui faisait la force de Betty : un ancrage rural et déclassé, un regard d’enfant posé sur un monde d’adultes en ruine, un refus du misérabilisme grâce à un personnage d’une vitalité dévorante. Mais là où Betty trouvait refuge dans l’écriture, Demon, lui, se tourne vers le dessin — ses croquis de super-héros sont sa façon d’habiter une vie qui n’a rien d’héroïque. Le roman dénonce frontalement la crise des opioïdes et la manière dont l’Amérique a abandonné ses régions les plus pauvres — et il rend à leurs habitants une humanité que les clichés leur confisquent. Six cents pages, et pas une de trop.
4. Les esprits de l’océan (Eden Robinson, 2000)

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Direction la côte nord-ouest du Canada, dans le village de Kitamaat, principale localité de la réserve des Haislas en Colombie-Britannique. Eden Robinson, elle-même haisla et heiltsuk, y situe l’histoire de Lisamarie, une jeune femme dont le frère cadet disparaît en mer après une violente tempête. Dans l’attente insoutenable de nouvelles, Lisamarie remonte le fil de ses souvenirs d’enfance et d’adolescence — et, par ce retour en arrière, laisse entrer des présences qui n’ont rien à faire dans un roman réaliste. Sauf que celui-ci ne l’est pas tout à fait.
Car ici, les frontières entre le monde visible et l’invisible sont poreuses. Fantômes, esprits des traditions ancestrales et visions prophétiques se faufilent dans la vie de Lisamarie avec une évidence tranquille. Robinson refuse de choisir entre le réalisme social et le surnaturel : les deux coexistent, comme ils coexistent dans la culture haisla. Les lectrices et lecteurs de Betty retrouveront cette conviction que les mythes hérités des ancêtres ne sont pas du folklore, mais un mode de connaissance en soi. Le territoire — ces côtes froides où la terre cède devant le Pacifique — pèse ici de tout son poids dans l’intrigue : chaque lieu possède sa propre mémoire, ses propres exigences, et Lisamarie ne pourra avancer qu’une fois qu’elle aura appris à les déchiffrer.
5. Dans l’écho lointain de nos voix (Brandon Hobson, 2021)

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Brandon Hobson appartient à la nation cherokee de l’Oklahoma, et cette appartenance irrigue chaque page de ce roman choral. Il y a quinze ans, Ray-Ray Echota, adolescent amérindien, a été abattu par un policier lors d’une bavure — le 6 septembre, jour de la commémoration de la Piste des Larmes pour les Cherokees. Une coïncidence que la famille n’a jamais pu digérer. Depuis, chacun des Echota survit à sa façon : Maria, la mère, fait face à la maladie d’Alzheimer de son mari ; Sonja, la sœur, s’enlise dans des relations destructrices ; Edgar, le cadet, noie son mal-être dans la drogue.
Alors que l’anniversaire de la mort de Ray-Ray approche, Maria se voit confier la garde de Wyatt, un jeune Cherokee placé par les services sociaux, gamin plein d’énergie qui adore raconter des histoires. Les siennes — drôles, vives, insistantes — réveillent quelque chose chez les Echota, comme un écho de la voix du fils disparu. Une cinquième voix s’invite dans le roman : celle de Tsala, un Cherokee victime de la Piste des Larmes au XIXe siècle, dont les interventions nouent le traumatisme historique au deuil intime de la famille. Ce que Hobson partage avec McDaniel, c’est la certitude que le passé d’un peuple ne reste jamais sagement derrière soi — il s’infiltre dans le présent, hante les vivants, et finit toujours par réclamer son dû.
6. Le chant des revenants (Jesmyn Ward, 2017)

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Mississippi, de nos jours. Jojo a treize ans et fait déjà office de parent pour sa petite sœur Kayla, trois ans. Leur mère, Leonie, accro au crack, peine à s’occuper d’eux ; leur père, Michael — blanc dans une famille noire, ce que sa propre famille n’a jamais accepté — purge une peine au pénitencier d’État. Quand Leonie apprend que Michael va être libéré, elle embarque les enfants dans un road trip chaotique à travers un Sud dévasté.
Jesmyn Ward — seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award — construit son roman comme une polyphonie à trois voix : Jojo, Leonie et Richie, un adolescent noir mort dans la violence au pénitencier de Parchman dans les années 1950, qui revient sous la forme d’un fantôme collé aux basques de Jojo. Comme chez McDaniel, les morts ne restent pas tranquilles quand l’injustice n’a pas été réparée, et les enfants héritent toujours des dettes de leurs aînés. Ward ancre son récit dans ce Mississippi rural où le racisme ne s’est jamais vraiment éteint, où Parchman tenait lieu d’esclavage moderne — et pourtant, entre deux scènes d’une dureté franche, un geste d’amour surgit là où on ne l’attendait pas. Le grand-père de Jojo, figure de sagesse blessée, n’est pas sans rappeler le Landon Carpenter de Betty : un homme qui lègue ce qu’il sait à un enfant parce que c’est la seule chose que personne ne pourra lui reprendre.
7. Dans le silence du vent (Louise Erdrich, 2012)

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Un dimanche de printemps 1988, dans une réserve ojibwé du Dakota du Nord, Geraldine Coutts est agressée, battue, violée. Traumatisée, elle s’enferme dans le mutisme et la solitude de sa chambre. Pour Joe, son fils de treize ans, la vie bascule en une journée. Son père, Bazil, juge au tribunal tribal, tente de faire jouer la justice — mais se heurte à un enchevêtrement kafkaïen de juridictions — loi tribale, loi fédérale, loi de l’État — où personne ne se reconnaît compétent. Résultat : l’agresseur, un homme blanc, risque fort de ne jamais être poursuivi.
Joe décide alors, avec sa bande de copains, de mener sa propre enquête. Louise Erdrich — d’origine ojibwé par sa mère — signe ici un roman d’apprentissage doublé d’un réquisitoire contre l’impunité dont bénéficient les violences faites aux femmes amérindiennes (une sur trois sera violée au cours de sa vie, selon Amnesty International). Couronné par le National Book Award, le roman tient ensemble suspense policier, humour adolescent et colère politique sans jamais sacrifier l’épaisseur de ses personnages. Ici aussi, c’est le regard d’un gamin qui met au jour les failles d’un système — et c’est la fin de son innocence qui donne au récit sa charge tragique. Le grand-père de Joe, Mooshum, presque centenaire et intarissable conteur, est l’un des plus beaux personnages secondaires du roman : sa mémoire, longue de plusieurs générations, fournit à Joe les repères que la justice officielle lui refuse.
8. Cérémonie (Leslie Marmon Silko, 1977)

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Publié pour la première fois en 1977, ce roman fondateur de la Renaissance littéraire amérindienne a imposé Leslie Marmon Silko — d’ascendance laguna pueblo — au premier rang de la littérature nord-américaine. Tayo, un jeune métis du Nouveau-Mexique, mi-pueblo mi-blanc, rentre de la Seconde Guerre mondiale hanté par la mort de son cousin Rocky et par les horreurs du front Pacifique. Les médecins blancs diagnostiquent une « fatigue de combat » ; la médecine traditionnelle semble, elle aussi, insuffisante face à un mal d’un genre nouveau.
C’est un homme-médecine atypique, Betonie, qui propose à Tayo une voie de guérison : non pas la répétition figée des anciens rituels, mais leur réinvention, adaptée aux blessures du monde moderne. Silko alterne passages en prose et poèmes tirés des légendes de création laguna, et noue ainsi l’histoire individuelle de Tayo à celle, collective, de son peuple. Là où Betty montrait un père cherokee qui inventait des mythes pour protéger ses enfants du présent, Cérémonie va plus loin : les rituels eux-mêmes doivent changer pour rester efficaces, sous peine de se figer en reliques. Et la terre — aride, brûlante, magnifique — n’est jamais un simple arrière-plan : elle est ce qui reste quand tout le reste a été pris.
9. L’œil le plus bleu (Toni Morrison, 1970)

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Premier roman de Toni Morrison, future prix Nobel de littérature, L’œil le plus bleu se déroule à Lorain, dans l’Ohio — la ville natale de l’autrice — au début des années 1940. Pecola Breedlove a onze ans, la peau sombre, et une conviction qui ne la quitte jamais : elle est laide. Chaque soir, elle prie pour obtenir des yeux bleus, persuadée que ce miracle suffirait à rendre son père sobre, sa mère aimante et ses camarades de classe moins cruels. L’histoire est racontée en partie par Claudia MacTeer, une fillette du voisinage qui, elle, détruit les poupées blondes qu’on lui offre — sa façon à elle de résister à l’idéal de beauté blanc imposé de toutes parts.
Ce qui rapproche ce roman de Betty, c’est la façon dont un enfant finit par intérioriser les violences d’un système plus grand que lui — racisme, misère, inceste, mépris de classe — jusqu’à en perdre pied. Morrison a bâti une structure fragmentée, rythmée par les saisons et ponctuée de réminiscences du manuel de lecture Dick et Jane, dont les phrases joyeuses sur la petite famille blanche idéale se déforment progressivement jusqu’à devenir illisibles — comme la raison de Pecola. Un roman bref, dur, qui ne console pas — et qui montre avec une précision clinique ce que produit une société quand elle enseigne à un enfant qu’il ne mérite pas d’être vu.