Publié en 2015 aux États-Unis sous le titre A Little Life, Une vie comme les autres est un roman de l’écrivaine américaine Hanya Yanagihara traduit en français par Emmanuelle Ertel (Buchet-Chastel, 2018). On y suit, sur trois décennies, quatre amis diplômés de la même université — Willem, JB, Malcolm et surtout Jude, le plus énigmatique d’entre eux — venus conquérir New York. Finaliste du National Book Award et du Man Booker Prize, traduit dans vingt-trois langues, le roman s’est imposé comme un phénomène mondial, autant salué pour sa puissance émotionnelle que débattu pour la violence de son propos. Car sous le récit d’amitié masculine, c’est surtout l’histoire de Jude — de ce qu’on lui a fait enfant, de ce qu’il se fait à lui-même adulte, et de ceux qui tentent, en vain ou pas, de le sauver — qui occupe tout l’espace. Un roman sur le traumatisme, l’amour inconditionnel, l’automutilation et les limites de la résilience.
Si vous venez de refermer ce pavé avec l’impression qu’on vous a retiré un organe vital — et que vous vous demandez quoi lire ensuite — voici quelques suggestions dans le même esprit.
1. Vers le paradis (Hanya Yanagihara, 2022)

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Après le raz-de-marée d’Une vie comme les autres, Hanya Yanagihara a pris un virage radicalement différent avec Vers le paradis, une fiction en trois volets qui couvre trois siècles — de 1893 à 2093. Chaque partie met en scène des personnages qui portent les mêmes prénoms (David Bingham, Charles Griffith, Edward) et qui gravitent autour d’une même adresse : une demeure de Washington Square, à Manhattan. En 1893, dans une Amérique alternative (une uchronie : l’autrice réécrit l’Histoire et imagine que la guerre de Sécession a débouché sur une scission définitive du pays) où les États-Libres du nord ont légalisé le mariage homosexuel mais pas l’abolition de l’esclavage, un jeune héritier doit choisir entre un mariage de raison et une passion sans filet. En 1993, un descendant de la famille royale hawaïenne vit à New York avec un homme plus âgé, sur fond d’épidémie de sida. En 2093, une laborantine évolue dans un régime totalitaire né de pandémies successives.
Le roman ne reprend pas la structure ni le ton d’Une vie comme les autres : ici, pas de personnage central autour duquel tout converge, mais trois récits autonomes reliés par des fils discrets : des prénoms qui reviennent d’un siècle à l’autre, une même adresse, et les mêmes dilemmes — la maladie, le sacrifice, la tension permanente entre liberté et sécurité. L’ambition est colossale et le résultat, forcément, divise. Certain·es y trouvent une fresque vertigineuse ; d’autres regrettent l’absence du lien viscéral qui faisait la force du précédent roman. Mais on retrouve intacte la capacité de Yanagihara à construire des mondes entiers et à poser, livre après livre, la même question : que sommes-nous prêt·es à sacrifier pour protéger ceux que nous aimons ?
2. Les Fureurs invisibles du cœur (John Boyne, 2017)

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Cyril Avery n’est pas un vrai Avery — c’est du moins ce que ses parents adoptifs, Charles et Maude, ne cessent de lui rappeler. Né d’une adolescente de seize ans chassée de son village irlandais à coups de pied devant toute la paroisse, Cyril grandit à Dublin dans les années 1950 au sein d’un couple aussi aisé qu’excentrique : un père homme d’affaires fraudeur et une mère romancière perpétuellement noyée dans la fumée de ses cigarettes. Très tôt, Cyril comprend qu’il est différent — et que cette différence, dans une Irlande où l’Église catholique régente la vie publique et privée jusque dans les chambres à coucher, n’a tout simplement pas le droit d’exister.
Le roman suit Cyril sur sept décennies, de Dublin à Amsterdam, de New York à l’Irlande du référendum sur le mariage pour tous en 2015. Son fil rouge : l’amitié indéfectible et dévorante avec Julian Woodbead, garçon flamboyant et dangereux, premier amour impossible de Cyril. John Boyne réussit quelque chose de rare : les scènes les plus cruelles côtoient des dialogues d’une drôlerie féroce (les parents adoptifs, à eux seuls, valent le détour), et la colère froide contre l’Église et l’hypocrisie politique irlandaise ne vire jamais au pamphlet. C’est un roman-fleuve sur la honte imposée par les institutions — et sur le temps qu’il faut parfois, une vie entière, pour admettre au grand jour qui on aime.
3. Les Optimistes (Rebecca Makkai, 2018)

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Chicago, 1985. Dans le quartier de Boystown, Yale Tishman, jeune galeriste, vit entouré d’une bande d’amis — artistes, activistes, journalistes — qui, pour la première fois de leur vie, peuvent vivre leur homosexualité au grand jour. Puis le sida frappe. L’un après l’autre, les proches de Yale tombent malades et meurent, dans l’indifférence quasi totale de l’administration Reagan. En parallèle, le roman nous transporte en 2015 à Paris, où Fiona — la sœur de Nico, le meilleur ami de Yale, l’un des premiers à succomber — cherche sa fille disparue dans une secte, et accepte enfin d’affronter les traumatismes qu’elle porte depuis trente ans.
Rebecca Makkai, finaliste du prix Pulitzer avec ce roman, reconstitue avec un soin méticuleux les premières années de l’épidémie aux États-Unis : la terreur sourde, les tests qu’on refuse de passer, les mutuelles qui excluent les malades, la police qui matraque les manifestants d’ACT UP (le mouvement de lutte contre le sida né à New York en 1987). Mais Les Optimistes n’est pas qu’un roman sur le sida. C’est un roman sur ce que signifie survivre quand tous ceux que l’on aimait ont disparu, sur le deuil collectif d’une génération entière et sur les manières, parfois bancales, parfois héroïques, de continuer à croire en quelque chose après la catastrophe. Le titre, emprunté à F. Scott Fitzgerald — qui désignait ainsi les jeunes Américains idéalistes de l’entre-deux-guerres, avant que l’histoire ne les broie —, prend tout son sens dans les dernières pages.
4. Shuggie Bain (Douglas Stuart, 2020)

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Glasgow, années 1980, sous le règne de fer de Margaret Thatcher. Agnes Bain rêvait d’une belle maison, d’un jardin et d’un homme qui l’aime. Elle a eu droit à un mari violent qui l’a abandonnée dans une cité de logements sociaux délabrée, à la pauvreté, au chômage et à la bouteille. Un à un, ses proches se détournent d’elle pour se sauver eux-mêmes. Un seul refuse de la lâcher : Shuggie, son plus jeune fils, huit ans, qui lui a promis de rester coûte que coûte.
Lauréat du Booker Prize 2020, Shuggie Bain est un premier roman largement autobiographique — Douglas Stuart a grandi dans les quartiers pauvres de Glasgow et a perdu sa mère, alcoolique, quand il était adolescent. Le livre ne fait grâce de rien : la crasse des logements sociaux, la violence conjugale, les rechutes sans fin d’Agnes et les espoirs qu’elle piétine chaque fois qu’elle retouche à la bouteille. Mais il ne verse jamais dans le misérabilisme, parce que le regard de Shuggie — ce gamin « pas net » aux yeux du voisinage, trop doux, trop différent, qui joue avec des figurines et rêve de devenir coiffeur — empêche le livre de sombrer dans le noir total. On songe à l’Assommoir de Zola transposé dans l’Écosse post-industrielle, mais avec, au cœur du désastre, un amour filial si absolu qu’il fait mal à lire.
5. Mungo (Douglas Stuart, 2022)

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Après Shuggie Bain, Douglas Stuart revient dans le Glasgow des quartiers populaires, cette fois dans les années 1990. Mungo Hamilton, quinze ans, est le benjamin d’une fratrie livrée à elle-même : une mère alcoolique chroniquement absente, un frère aîné, Hamish, chef de gang protestant ultraviolent, et une sœur, Jodie, qui tient seule les restes de la cellule familiale. Mungo, lui, est doux, timide, incapable de lever le poing sur qui que ce soit. Quand il rencontre James, son voisin catholique passionné de pigeons voyageurs, tout bascule : les deux garçons tombent amoureux, dans un monde où cet amour est doublement interdit — par la religion et par le code viril des gangs.
Le roman se structure autour d’une double temporalité. D’un côté, le quotidien à Glasgow, la naissance du lien entre Mungo et James, la terreur de se faire découvrir. De l’autre, un week-end de « pêche » sur un loch perdu, où Mo-Maw a expédié son fils en compagnie de deux hommes au passé trouble, censés faire de lui « un homme, un vrai ». On comprend vite que cette partie de pêche ne va pas bien se terminer. Douglas Stuart signe ici un Roméo et Juliette des cités ouvrières écossaises : à Glasgow, la rivalité entre protestants et catholiques — nourrie depuis le XIXe siècle par les vagues d’immigration irlandaise et entretenue par la guerre que se livrent les supporters des clubs de football Rangers et Celtic — se rejoue à chaque coin de rue entre gangs de quartier. Et au milieu de cette guerre absurde, deux adolescents essaient simplement de s’aimer en paix.
6. L’Équilibre du monde (Rohinton Mistry, 1995)

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Inde, 1975. Indira Gandhi, Première ministre, décrète l’état d’urgence — une période de suspension des libertés civiles qui durera deux ans, marquée par la censure, l’emprisonnement des opposants et des campagnes de stérilisation forcée. Quatre personnages que tout sépare se retrouvent sous le même toit, dans un appartement de Bombay : Dina Dalal, veuve de quarante ans qui tente de préserver son indépendance grâce à un atelier de couture clandestin ; Ishvar et Omprakash, oncle et neveu, tailleurs issus de la caste des intouchables (le bas de l’échelle sociale indienne, condamnés aux travaux les plus dégradants), qui ont fui leur village après le massacre de leur famille ; et Maneck Kohlah, un étudiant descendu de ses montagnes du Nord pour suivre une formation en techniques de réfrigération. À ces quatre-là s’ajoutent une galerie de personnages secondaires inoubliables, du « maître des mendiants » — figure ambiguë qui mutile des enfants pour les faire travailler, mais qui protège aussi ceux qui le paient — au collecteur de loyer véreux.
Souvent comparé à Dickens et à Hugo, Rohinton Mistry déroule sur près de mille pages une fresque de l’Inde contemporaine où la cruauté du système de castes, la corruption administrative, les stérilisations forcées et la destruction arbitraire des bidonvilles côtoient des moments d’une humanité stupéfiante — repas partagés, solidarités de fortune, éclats de rire au milieu du chaos. Le roman est un coup de poing, mais aussi une leçon de dignité : ses personnages ne cessent de se relever, de bricoler du bonheur avec les moyens du bord, de chercher cet « équilibre » toujours menacé entre la survie et l’effondrement. La fin, elle, ne ménage personne. Vous voilà prévenu·e.
7. Un bref instant de splendeur (Ocean Vuong, 2019)

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Le roman prend la forme d’une longue lettre qu’un fils adresse à sa mère — une mère analphabète qui ne pourra jamais la lire. Le narrateur, surnommé Little Dog, est un jeune Américain d’origine vietnamienne qui a grandi à Hartford, dans le Connecticut, entre une mère ouvrière dans un salon de manucure et une grand-mère, Lan, hantée par les bombes au napalm de la guerre du Vietnam. À travers cette lettre impossible, il retrace l’histoire de trois générations marquées par la guerre, l’exil et la violence — et raconte sa propre découverte du désir, de son homosexualité et de son premier amour avec Trevor, un jeune Américain blanc issu du monde rural, lui-même happé par la crise des opioïdes (ces antidouleurs de synthèse qui ont décimé l’Amérique rurale à partir des années 2000).
Ocean Vuong est d’abord poète (son recueil Ciel de nuit blessé par balles lui a valu le prix T. S. Eliot), et cela se sent : son écriture fonctionne par éclats, par images fulgurantes, plus proche du poème en prose que du roman classique. Les chapitres ne se suivent pas de façon linéaire ; ils avancent par associations, par souvenirs qui se télescopent. Le résultat est un texte à la fois très cru et très beau, où les questions de race, de classe et de masculinité ne restent jamais abstraites. Elles prennent corps dans des scènes concrètes — la mère qui frappe son fils parce qu’elle ne sait pas dire autrement qu’elle a peur pour lui, l’adolescent qui découvre le désir dans un mobile home délabré, la grand-mère qui crie son propre nom pour ne pas disparaître sous les bombes.
8. Ce qui t’appartient (Garth Greenwell, 2016)

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Un professeur américain enseigne la littérature à l’American College de Sofia, en Bulgarie. Un jour, dans les toilettes du Palais National de la Culture, il rencontre Mitko, un jeune Bulgare qui vend son corps pour survivre. Ce qui s’engage entre eux — une fascination à sens unique, un rapport de force économique, un désir que l’argent rend impossible à déchiffrer — constitue le cœur de ce premier roman en trois parties. Autour de cette relation instable, le narrateur déroule les fils de son propre passé : un père homophobe dans le Kentucky, une adolescence passée à dissimuler son identité, et cette certitude précoce que le désir sera toujours, pour lui, inséparable de la honte.
Garth Greenwell ne raconte pas une grande histoire : il n’y a pas d’intrigue spectaculaire, pas de retournement de situation. Le roman tient tout entier dans l’observation minutieuse d’une relation — ce que le narrateur projette sur Mitko, ce que Mitko refuse de donner, ce qui se joue dans l’écart entre les deux. C’est un livre sur le fossé de classe qui se creuse jusque dans l’intimité, sur ce que signifie payer pour une proximité physique avec la certitude qu’elle ne garantit rien. Et derrière la Bulgarie post-communiste, c’est aussi le portrait d’un homme qui a traversé l’Atlantique sans parvenir à se défaire du regard de son père.
9. La Maison du bout du monde (Michael Cunningham, 1990)

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Bobby et Jonathan se sont rencontrés enfants à Cleveland, dans l’Amérique des années 1970. Bobby, orphelin — il a perdu son frère, puis ses deux parents —, a été recueilli par la famille de Jonathan ; les deux garçons ont grandi ensemble, ont partagé une intimité trouble, puis la vie les a séparés. Des années plus tard, Bobby rejoint Jonathan à New York, où celui-ci vit avec Clare — une femme libre, bohème, dix ans de plus qu’eux, qui rêve d’un enfant. À trois, ils tentent d’inventer une forme de famille qui n’existe dans aucun manuel : ni couple, ni colocation, ni commune hippie, mais quelque chose d’indéfinissable et de fragile, bâti sur l’amour, le désir croisé et une foi naïve dans la possibilité de vivre autrement.
Publié en 1990, avant que Michael Cunningham ne reçoive le prix Pulitzer pour Les Heures (adapté au cinéma avec Nicole Kidman, Meryl Streep et Julianne Moore), La Maison du bout du monde est souvent considéré comme le roman-culte d’une génération prise en étau entre les utopies de la libération sexuelle et l’arrivée du sida. La narration alterne entre les voix de Bobby, Jonathan, Clare et Alice (la mère de Jonathan), ce qui donne autant de perspectives sur le même rêve en train de se fissurer. Le livre a été adapté en film en 2004 sous le titre La Maison au bout du monde. Trente-cinq ans après sa parution, il n’a rien perdu de sa justesse — ni de sa capacité à poser une question simple et sans réponse : peut-on aimer plusieurs personnes à la fois sans que tout finisse par s’écrouler ?